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Enzo CORMANN


Pas à vendre



« …je cherche la porte d’entrée de mon existence, je suis entrée par effraction, mais j’aimerais bien ne pas mourir en occupante illégale de ma propre peau. »

Tout est prêt sur la table basse en verre du salon, le matériel pour se donner la mort. Le narrateur se parle, se tutoie, drôle d’impression,  d’intimité immédiate, « d’avoir gardé les cochons ensemble »,  d’être ce vieux cynique décidé à en finir mais qui recule le moment de son euthanasie, le temps d’un match de foot,  le temps du roman. N’est-ce pas le sort de tous les personnages de fiction de finir avec elle ? Dans son court récit, scandé par les cris des supporters qui suivent le match, au café, en bas de chez lui,  Sam Nibel va évoquer quelques figures féminines qui ont traversé sa vie. Elles ressemblent aux héroïnes qui ont jalonné les cent polars qu’il a traduits, notamment, la dernière,  la pute de luxe,  l’étudiante en philo, celle dont on pourrait dire comme pour les heures sur les cadrans solaires Vulnerant omnes ultima necat, toutes blessent, la dernière tue. Elle porte évidemment  les traits  et le prénom de la Sibylle de Delphes de Michel-Ange, et comme l’oracle,  ne révèle rien d’autre à Sam que ce qu’il porte en lui.

Dans ce duo, ou monologue, plus théâtral que romanesque – Cormann est aussi auteur dramatique –,  le vieillissant et  désabusé traducteur de romans noirs qui vient de mettre le point final à sa dernière traduction, la centième, au titre annonciateur : Toutes affaires cessantes, entr’ouvre la porte de sa tour d’ivoire pour dialoguer avec une très jeune femme, sans illusion sur le genre humain,  dont la qualité essentielle, pour lui, est sa disponibilité.

Le résultat : une écriture, un bel exercice de style, une fiction où la jubilation d’inventer des personnages, de les construire pour mieux les faire disparaître, va jusqu’à créer, excepté Dashiell Hammett, le père du genre et celui, spirituel, de notre narrateur,  les titres et les auteurs des polars cités, jusqu’à en décrire des scènes pour ponctuer celles  évoquées par un traducteur qui lui non plus n’existe que dans la fiction où son auteur a bien voulu lui prêter existence et encore, les pages  lui sont comptées ! Attention, vertige !

« …tu considères le havre du canapé, la seringue, les cris des supporters, le sourire de Gaspar, les murs de livres, avec une façon d’apathie distante, cela, ces phénomènes, ces choses, ce type que tu t’apprêtes à effacer comme on gomme un dessin trop embrouillé sur une page de carnet de croquis, revenir au trait, une ligne, début et fin, se contenter de lever le crayon, plus l’envie, plus l’énergie, plus se mentir sur l’illusion du vivant, plus rien qui vaille, tu n’es pas désespéré, seulement dessillé »

Sylvie Lansade 
(26/09/14)    



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Gallimard

(Mars 2014)
144 pages - 15,50









Enzo Cormann



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