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Jim CRACE


Moisson



Il va exiger que l’on coupe des arbres. Quel est l’intérêt d’un arbre, un chêne par exemple, qui procure de l’ombre mais pas un seul fruit comestible, sauf pour les bêtes ? Nous serions bien avisés de l’abattre et de vendre son bois plutôt que de lui permettre de nous voler du soleil en échange de sa beauté…

Parce qu’il n’a pas le courage de dénoncer deux membres de la communauté villageoise dont il ne veut surtout pas se démarquer, à laquelle il veut à tout prix être assimilé, Walter Thirsk, le narrateur, qui n’est qu’un visiteur qui a fini par rester, va assister, complice par lâcheté et impuissance, au déchaînement des plus bas instincts des habitants de son village terrifiés par le moindre changement qui risque de bouleverser leur vie de serfs consanguins.  Parce qu’au même moment arrivent sur le domaine une famille étrangère et un nouveau seigneur, ce qui cimentait le village – le cycle des saisons, les travaux des champs, le cousinage, le sévère mais bienveillant paternalisme du maître des lieux – va imploser.

Située on ne sait où (en Grande-Bretagne ?), on ne sait quand (au Moyen-âge ?), l’histoire de ces paysans grégaires fortement portés par leur ignorance et leur isolement abyssal à la xénophobie, l’histoire de leurs frustes vies  à la merci de ceux qui possèdent la terre et veulent en tirer le plus de profits, cette histoire pourrait être la fable qui illustrerait parfaitement notre actualité et  les ravages de l’ultra libéralisme et sa cohorte de fléaux : violence des rapports entre ceux qui sont asservis et misérables, les plus forts écrasant les plus faibles, violence et mépris  des nantis vis-à-vis de ceux qu’ils exploitent, discours mensongers, intimidation, pillage des ressources naturelles, rejet  de tous les problèmes sur l’Autre, l’Étranger qui vit ce que l’autochtone redoute le plus : le chômage, la misère, l’exode.

Moisson  raconte, implacablement, la mise en branle de ce terrible cycle  qu’engendre la tyrannie du profit. Génial tour de force de raconter comme un thriller haletant un des mécanismes de transformation de l’économie européenne en relatant quelques jours seulement de la prise de pouvoir d’un petit hobereau qui inaugure un nouvel ordre du monde en manipulant une poignée de paysans incultes et crédules comme de pauvres et grotesques marionnettes :
«  Rien d’autre que des moutons ! » [… ] nous sommes déjà tous des moutons qui broutons son herbe. [ …] Il va nous remplacer par un troupeau plus noble.

Génial « subterfuge », un mot qui interpelle notre héros que de placer cette histoire dans la nuit des Temps : les rapports y sont plus crus, pas d’intermédiaires, de brouillage. Ceux qui détiennent les richesses sont aussi ceux qui rendent une justice qui les sert, sans pitié.

Maitre Jordan se contente d’écarter les mains et de hausser les épaules, signifiant ainsi que notre détresse est inhérente à la marche du progrès. « C’est désormais le domaine de M. Baynham, déclare-t-il. Je suis sûr qu’il aura besoin d’hommes pour tondre et de garçons pour garder les moutons. En tout cas, de certains hommes. Il emploiera tous les bras dont il a besoin. Pour les autres, c’est triste à dire, mais nous allons devoir faire des économies.

La boucle est bouclée, les villageois qui, dès les premières pages du roman chassent les étrangers de leur domaine sont, à la fin, jetés et dispersés sur les routes pour devenir, à leur tour, les parias, les boucs émissaires d’autres populations, plus chanceuses, moins précaires que la leur, pendant que l’ancien et le nouveau maître  chevauchent côte à côte et rient.

Leurs grands chapeaux ne s’agitent pas mais leurs épaules, si.  Dans la faible distance entre la cour du manoir et ce chemin à découvert, il se pourrait que, flanc contre flanc, leurs éperons cliquetant à l’unisson, une allégeance se soit forgée entre ces deux hommes, laquelle intègre leurs intérêts communs, une acceptation de leur avenir, de son partage et de ses bénéfices.

Sylvie Lansade 
(14/11/14)    



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Rivages

(Octobre 2014)
272 pages - 20 €


Roman traduit de l’anglais
par Laetitia DEVAUX









Jim Crace,
né en 1946 dans le Hertfordshire, a grandi à Londres. Deux fois finaliste du Booker Price, il est traduit dans une dizaine de pays.