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Claire DELANNOY

Méfiez-vous des femmes exceptionnelles


Elles sont cinq amies : Diane, Chris, Sofia, Nour, et Marie. Venant d’horizons différents elles se sont rencontrées à Paris, aux Beaux-Arts, quand elles avaient vingt ans. Pendant des années, elles ont vécu souvent très loin les unes des autres, Paris, New-York, l’Italie, le Maroc, mais avec leur amitié en continu. L’absence comme la proximité les reliant.

Construit en quatre parties, ce roman choral, où nous pourrons connaitre les pensées de chacune ainsi que les conversations et les évènements qui sont revisités,  commence en avril 2013. Une deuxième partie nous renvoie à 2004 et plus particulièrement à Diane, la troisième et la quatrième se déroulent en mai et en octobre 2013 où elles vont se retrouver à nouveau toutes les cinq.

Diane, après la mort de son mari, se rend chez Chris, devenue une peintre célèbre, l’une de ces femmes exceptionnelles. À présent installée dans la montagne «  dans cette haute solitude qui interdit l’accès facile, le dérangement pour rien, venir ici demande un véritable intérêt. » Au cours des étapes de son voyage, Diane s’interroge : « Qu’est-ce qu’elle fait là, se dit-elle pour la centième fois, dans ce bourg pluvieux et froid où l’on ne voit ni la montagne ni le ciel ».
Or, malgré la peine qu’elle peut ressentir pour le chagrin de son amie, Chris ne semble pas pouvoir lui offrir toute la disponibilité peut-être attendue. « Il était temps de rentrer, je voulais me lever tôt, retrouver la toile sur son chevalet, le gris-bleu, le blanc pailleté de jaune d’œuf que j’avais travaillé en couches épaisses puis en fondu, je n’étais pas sûre d’en être satisfaite et j’avais cette impatience et cette peur d’être confrontée à ma propre incapacité à saisir cet instant où la matière et la lumière deviennent incertaines, irréelles, sans qualités. Ces temps-là où l’on se sait près d’atteindre à ce qu’on s’est fixé mais où on sent aussi la présence de l’échec, l’impossibilité à faire advenir ce que  l’on ressent si fort ne sont pas des moments qui conviennent au souci d’autrui ».
Chris est ainsi et son amie le sait bien, leur complicité est ancienne.

Mais Diane est venue aussi retrouver et interroger les jalons qui pourraient éclairer certains secrets, ou non-dits dans leur parcours commun. Et c’est ce qui va être la consistance de ce roman foisonnant, avec juste assez de sous-entendus pour que l’on attende avec curiosité une autre version, voire un autre éclairage. Ce que Diane va rechercher tout au long de cette narration. Où les voix de Sofia, Nour, Marie ou Chris, complètent ou nuancent certains de leurs souvenirs communs, illustrant la pensée de l’une en la confrontant à celle d’une autre. « Ce qui est sûr et dérangeant lui avais-je dit, c’est que les souvenirs ne sont pas toujours vrais, par contre ce sont des moteurs très puissants de notre légende personnelle. »

Des femmes exceptionnelles. Qui pendant toutes ces années se rencontraient à deux, ou à trois. Un seul été, en 2004, « l’été Diesel » les a retrouvées toutes les cinq. Traversée par des moments marquants, décisifs, ou des épisodes douloureux,  leur vie affective ou professionnelle, avec ces croisements dans les parcours, nous semble alors d’une réalité étrangement familière. Est-ce la finesse et l’habileté de l’écriture de Claire Delannoy, qui fait se glisser en nous, dès le début de notre lecture cette plaisante illusion ? Nous amenant à penser que nous, lectrices, avons pu frôler un destin sinon semblable, du moins apparenté, parce que sans pour autant être exceptionnelles nous avons aussi connu des amitiés fortes, enthousiasmes et secrets compris, voire trahisons, mais surtout avec cette constante fidélité, comme elles, sur la durée ?
 
Il ne s’agit pas seulement d’un roman sur les relations amicales profondes ou complexes, avec alternance de clairs obscurs et de couleurs vives, mais également d’une réflexion sur l’art, ses réalités : « Un peu simplifié le schéma, la vie matérielle n’est pas séparée de la vie intime créatrice, émotionnelle, de même que l’esprit n’est pas séparé du corps, d’un côté il y aurait les émotions et de l’autre le business » réflexion qui s’étend aussi sur les engagements d’une vie, ses renoncements ou ces « bras le corps » avec le destin pour certaines d’entre-elles.

« J’ai effectivement cru à la possibilité de réinventer l’histoire, de créer de nouveaux rapports de force comme ton Diesel mais collectivement, l’époque le permettait, Mai 68 n’a pas été que ce feu de paille dont vous vous moquez mais une lame de fond qui nous a emportés, tous ceux qui y croyaient, dans son exigence fondamentale de liberté, c’était un engagement majeur dont je répète que vous n’avez aucune idée et qui structure toujours ma pensée, mon enseignement, ma vie intime, et vos discours désabusés ne sont que le produit bien-pensant de ceux qui n’ont pris aucun risque »   
Alors peut-on se méfier d’elles ? N’est-ce pas ce « risque à prendre » dont parle Marie ?
« C’était aussi pour ça que j’appréhendais leur séjour chez moi, ne sachant jamais comment ça allait tourner, à la mascarade, au drame  ou à l’union parfaite, il y a quelque chose entre elles qui s’aimante, s’enflamme, fait des étincelles et ce n’est pas toujours le fait de Chris, de ses dérapages ou de ses provocations, il y a une forme de violence chez Diane qui ne s’exprime jamais autant que face à Chris, comme si leur mimétisme les poussait parfois à se conduire exagérément. »

Se méfier ? Oui, si on peut se méfier des marques laissées par des demi-mensonges, pieux ou non, ou de ces vérités peut-être pas très bonnes à dire ou à montrer. Car ce qui fonde l’amitié de ces femmes au fil des années est sans doute constitué des faiblesses ou d’arrangements avec la vie et les autres, mais aussi de courage, d’histoires d’amour, de relations avec les hommes. Et ces « égéries du nouveau monde », comme les appelle Diane, aux carrières brillantes et importantes dans la hiérarchie des réussites sociales et des épanouissements personnels, sont des femmes libres.

Le roman de Claire Delannoy est fait ainsi : d’une matière riche, dense et qui nous intéresse jusque dans ses moindres détours… Son écriture est lumineuse, subtile aussi, avec cette forme de simplicité narrative qui vient nous toucher.
Comme un tableau ? « Je voulais peindre la brume et celle qui nous envahissait depuis des jours il fallait que j’arrive à en rendre la texture, le grain léger et celui plus épais qui broie toute visibilité, forme un bloc dur et mou à la fois, une effervescence et une limite, une matière qui peut en un instant se déliter, puissante et volatile. »

Notre lecture terminée nous avons envie de nous replonger dans cette histoire…  sans doute pour découvrir ce qui nous aurait échappé, mais surtout pour passer encore un moment en compagnie de ces femmes exceptionnelles

Anne-Marie Boisson 
(24/09/15)    



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Albin Michel

(Août 2015)
272 pages - 18








Claire Delannoy,
éditrice, a publié trois romans, La guerre, l'Amérique, – Goncourt du premier roman en 2003 –, La conquête de l'Est (2005), Remember me (2008) et un essai, Lettre à un jeune écrivain (2005).