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Patrick DELPERDANGE


Si tous les dieux nous abandonnent


Une région rude, des forêts, un étang, une ferme… À quelques kilomètres, un village, Valmont, une église, un médecin, un hôpital plus loin… L’hiver au début du récit, la neige qui complique la vie…
C’est à peu près tout ce que nous saurons de cet endroit isolé comme ses protagonistes.

Trois personnages racontent au présent, et en alternance, ce qui résulte de leur rencontre fortuite. Les initiatives qu’ils prennent, ainsi que leurs différentes implications et conséquences, pendant quelques mois.

Léopold, un vieil homme, veuf et désabusé, rencontre Céline, une jeune femme qui fuit, sur la route. Il la trouve, inconsciente et blessée dans la neige…

Josselin, voisin de Léopold, habite chez son frère Maurice dont la compagne est partie vivre avec un autre homme… Il a des chiens, auxquels il semble tenir. Les deux frères assez frustres, subissent leur vie, tout en essayant de profiter des quelques plaisirs offerts par le « Moonlight », seul établissement du coin.

Céline est accueillie par Léopold qui lui offre le gite et le couvert, le temps qu’elle puisse se remettre de ses blessures, les visibles, du moins…
Cette rencontre réveille force souvenirs chez Léopold. Il repense alors à Jeanne, sa femme décédée, « une marée qui ne s’arrêterait pas arrivée au bas de la dune mais qui poursuivrait son avancée en emportant tout sur son passage, noyant le pays, les hommes et les bêtes, envahissant les chemins et les forêts et ne laissant qu’un paysage dévasté.
Une ruine.
La ruine totale de ce qui avait été ma vie avec elle. »

Quelques temps plus tard, alors qu’il emmène Céline à la pêche au bord d’un lac, il est victime un malaise. Céline comprend que son état est grave. Attaque cardiaque dira le médecin. Léopold lui dit alors vouloir revoir un lieu, « Marenval », avant de mourir.
Céline réalise l’urgence de cette demande et décide de le conduire où il le souhaite...

Le rythme du récit, s’accélère. On suppose que la situation va se compliquer du fait de la présence chargée d’agressivité des deux frères. Maurice veut se venger de Céline qui a blessé son chien pour se défendre lorsqu’il s’était jeté sur elle, sur la route, et Josselin, quant à lui, nourrit toutes sortes de désirs à son égard.
Pendant le voyage, Léopold, souffrant, évoquera certains épisodes qui ont marqué sa vie. Nostalgie et regrets, culpabilité incluse.

Alors que viennent faire « les dieux » dans cette histoire ?
Car le récit qui occupe quelques mois de la vie des protagonistes, est émaillé de références au « Seigneur ». Les pensées de Josselin, par exemple, les mentionnent assez souvent : « Comme quoi le malheur des uns fait le bonheur des autres, que je me suis dit. Et j’ai remercié le Seigneur des bontés qu’il prodiguait sans compter à mon égard. »
Cependantn’ayant pas peur des contradictions, il estime également que  « Le Seigneur est pas bon, oh, ça non, il est au contraire acharné à la perte de sa créature, il est en rage de pas pouvoir s’en débarrasser et c’est pour ça qu’il la laisse agir à sa guise et qu’elle peut exercer sa vilénie et sa noirceur innommables sur ses semblables. »

Un jeune pompiste y va lui aussi de sa profession de foi, à laquelle Céline réplique :
« – Jusqu’ici, il ne s’est pas vraiment occupé de moi et de mes problèmes.  
– Vous n’avez sans doute pas eu confiance en sa bonté.
– D’accord. Je te paie l’essence ou je laisse ton seigneur régler ça ? Il paraît qu’il veille à tout. »

Témoins de leurs réflexions, nous constatons que pour certains, ces fameux desseins de nature divine, deviennent sinon les justifications de leurs actes ou de leurs choix, du moins un moyen de relativiser leur responsabilité.
Les rencontres viendraient-elles alors provoquer et dévoiler ce qui aurait pu continuer à avancer masqué ? La bêtise et les violences en profitant alors pour s’épanouir ?

Un roman noir,  sur des formes de misère, d’ignorance, un roman sur les choix qui sont faits, oubliés ou regrettés. Où des sentiments généreux et sincères sont balayés simplement parce que le renoncement est plus facile, la mesquinerie s’infiltrant… Si l’action est une traduction immédiate de ces états d’esprit, le langage des personnages est aussi un révélateur. La justesse de ton comme les tournures de phrases, donnent ce réalisme au récit.

Un roman où le suspense nous tient, et peut même nous maintenir en apnée. Un roman où l’on s’attache aux personnages…
Comme Céline par exemple, dont la détresse touche.
« Je me suis allongée sur le sol. Les aiguilles des sapins étaient aussi douces qu’un tapis de laine épousant la forme de mon corps. Quelques étoiles scintillaient entre les branches, sur le fond du ciel bleu-roi, juste un peu moins sombre que les cimes des sapins légèrement balayés par le vent. 
Je pouvais rester là, couchée au milieu des troncs, fermer les yeux et attendre que la mort veuille enfin de moi.
Mais pour la première fois depuis que ma mère était morte, j’avais le sentiment de ne plus être seule au monde. »

Ou bien Léopold, après son accident, et il le dit lui-même.
 « Une chose que je n’ai pas faite.
Et une autre que j’aurais dû faire.
En vérité, c’est ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on n’a pas osé faire qui vous marque.
Et pas ce qu’on a pu faire en bien comme en mal, vu qu’on a toujours de bonnes raisons de s’expliquer à soi-même, qu’on peut toujours trouver justification à ses propres yeux. » 

Un roman qui fait alterner les propos réalistes avec des moments poétiques. Une écriture claire des contrastes qui rend la lecture de ce roman d’autant plus attrayante.

Alors Si tous les dieux nous abandonnent Patrick Delperdange, lui, nous guiderait peut-être vers ce qui peut faire surgir l’énergie de l’espoir ?
Roman « noir », certes, mais « pas que !!! »

Anne-Marie Boisson 
(22/02/16)    



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Noir & polar







Gallimard Série Noire

(Janvier 2016)
240 pages - 17










Patrick Delperdange,
né en 1960 à Charleroi, écrivain et scénariste de bande dessinée belge francophone, à déjà publié une cinquantaine de livres pour les adultes ou la jeunesse et une dizaine de bandes dessinées.


Bio-bibliographie
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