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Charly DELWART

Chut


Une grecque de 14 ans dans un pays en crise que l'endettement d’État conduit droit dans le mur, au moment où son corps se transforme la précipitant dans l'inconnu, où sa famille se délite avec un frère aîné parti s'exiler à Londres, un père au chômage et des parents qui semblent bien distants l'un avec l'autre, décide que dorénavant et pour une durée indéterminée elle arrêtera de parler pour ne plus s'exprimer que par écrit, avec des phrases courtes, sur ses petits carnets. 

Autour d'elle, à Athènes, la vie aussi d'une certaine façon est bloquée : les boutiques ferment les unes après les autres avec des panneaux "à vendre" ou "fermé pour toujours" accrochés aux portes, la misère jette les gens dans la rue, certains dorment dans leur voiture immobilisée par manque d'essence, d'autres sur des matelas à même le trottoir. L'adolescente, issue d'une classe moyenne jusque-là protégée, se trouve déstabilisée voire choquée par cette débâcle et cette colère sourde qu'elle perçoit. Alors, à sa façon, elle se met en position d'observation pour tenter de mieux appréhender ce qui l'entoure, comprendre l'effondrement de son pays et découvrir les conséquences très concrètes de la crise sur les individus qu'elle connaît ou qu'elle croise.
Au cœur de cette révolte collective, fascinée par ces inscriptions, tags qui défigurent les murs, les façades des maisons ou les grilles des magasins, comme l'ultime expression d'une démocratie aux abois, comme un écho à son propre malaise, l'adolescente choisit ainsi, au grand agacement de sa famille et de l'établissement scolaire, de se concentrer sur l'essentiel et d'opposer à l'agitation son silence. 

Cette voie singulière peu compatible avec la vie sociale du lycée, lui donne le temps d'investir de plus près la ville et d'errer seule dans les rues, attentive à l'apparition du moindre graff, ou à sa répétition, d'évaluer leur nature et leur effet. « Athènes comme un endroit à lire en permanence ».
Pour en savoir plus, elle se rend à la bibliothèque publique former son jugement à l'aune des ouvrages sur les graffeurs ou artistes célèbres qui ont choisi le slogan ou la rue comme territoire d'expression. Elle y fait aussi un détour par la philosophie avec les ouvrages classiques y découvrant que « les graffitis (étaient) utilisés pour faire passer, dans la Grèce antique, des messages cryptés, des insultes, des prières ».

Quand elle se sent prête, ce qu'elle a récolté dans les livres ou sur les murs et scrupuleusement noté sur ses carnets, elle le restituera au marqueur ou à la bombe de peinture sur les surfaces urbaines.
« L'attendu n'arrive point, mais l'inattendu » (Euripide), « Tout est bruit pour qui a peur » (Sophocle), « La parole apaise la colère » (Eschyle ), « La peur est le chemin vers la face sombre », « Les banques ne sont pas les complices mais les commanditaires », « Leurs richesses, notre sang », « Nous ne devons pas vivre comme des esclaves », « Le vrai terrorisme est le journal de 20h », « Réveillez-vous, combattez maintenant », « Ailleurs c'est la même chose, partir ne résoudra rien ».
Une façon pour elle de s'inscrire dans la lutte commune face au chaos qui s'installe, une manière de s'affirmer et d'exister autant qu'un moyen d'expression pour sa révolte face aux scènes qu'elle observe. Elle réagit aussi face aux faits divers rapportés par les journaux comme le suicide sur une place publique d'un pharmacien de soixante-dix-sept ans, « un retraité de plus dont on avait réduit la pension par vagues successives pas plus endetté qu'un autre », avec dans sa poche une lettre expliquant : « Je ne peux pas laisser une telle dette à mon enfant. Je ne me suicide pas, c'est eux qui me tuent. » Perplexe autant que bouleversée, l'adolescente note : « Il n'était pas le premier à se donner la mort, ne serait pas le dernier, le taux de suicide ayant doublé depuis le début de la crise, un quart des appels aux numéros d'urgence concernant des difficultés financières, mais il l'avait fait devant tous. […] Non plus abandonner mais mourir volontairement. »

Face à la crise, « Les projets se multipliaient à travers le pays, des groupes d'avocats donnant gratuitement des conseils juridiques aux travailleurs impayés, des structures de support aux émigrés pour leur apprendre le grec et fournir des soins de base. » La mère, partie vivre de son côté, se charge ainsi pour une association caritative de démarcher les chaînes ou magasins susceptibles de fournir les denrées nécessaires à la distribution de repas pour les plus démunis.
Le refus de l'adolescente de communiquer verbalement, qu'elle interprète comme un rejet, un immobilisme, un déni de la réalité et un enfermement, lui en est d'autant plus insupportable et c'est avec un certain soulagement qu'elle accédera à la demande de sa fille de retourner vivre toute la semaine chez son père.
Le directeur du lycée aussi perd patience...

Seul son père, pour les graffitis, connaît son secret.
Intriguée par ce que celui-ci, enfermé dans son bureau chaque jour depuis son licenciement et le départ de sa femme, pouvait bien écrire, elle l'avait questionné. Gentiment, Il lui avait alors présenté brièvement son projet de « remake du "Vieil homme et la mer" de Hemingway mais situé au Nicaragua », lui en montrant même quelques pages. Touchée par cette marque de confiance, elle s'était alors sentie obligée (ou autorisée ?) de lui ouvrir ses précieux carnets en tentant de lui expliquer (par écrit bien sûr), sa propre démarche. Il avait pu y découvrir ces phrases qu’en quête de sens elle collectionnait : « Les obstacles sont sources d'inspiration », « Nous avons été plus que ça. Redevenir nous », « Dans la tourmente, se rappeler l'essentiel », « La liberté passe parfois par des larmes », « Qui vous êtes ne peut pas vous être pris », « Savoir c'est se souvenir », « Si un tombe, nous tombons tous », »Je me fous de votre argent, je veux une vie », « L'ensemble de vos actions créera certainement notre futur ».
Il en naîtra une complicité renforcée entre eux.

L'adolescente, bien que prudente et sachant se fondre dans la cité pour s'y rendre quasi-invisible, finira, dans le quartier où réside sa mère, par être prise sur le fait par un policier.

Le risque encouru d'une amende trop lourde à payer pour des parents sans emploi, conjugué à l'organisation d'élections redonnant au peuple grec la parole qu'on lui avait jusqu'alors interdite, la confusion qui sortira des urnes, mais aussi une maturité nouvelle acquise au fil des mois,  amèneront la graffeuse, petit à petit, à tourner la page.

Et si le pire, en Grèce, est peut-être encore pour demain. La jeune fille, sans renier sa décision et sa démarche (« Ce que j'avais fait, avec des raisons de le faire. J'avais tracé une ligne, l'avais suivie. Dressant un repère dans le monde dont je commençais à peine à comprendre les règles. »), si elle se sent toujours démunie face au contexte politique, sait qu'elle est maintenant « arrivée au bout des inscriptions, du silence, de l'odyssée », réconciliée avec elle-même, solidaire de son peuple et consciente de sa place à ses côtés. Prête au combat aussi, quand collectivement ils décideront de relever la tête et de se battre.
« Tout a existé / Tout existera à nouveau (De nos mains cette fois). »

De la crise grecque nous en apprenons assez peu dans ce roman, le sujet ayant déjà été beaucoup traité par ailleurs et le parti pris de l'auteur étant ici de ne retranscrire que ce qui s'offre à la vue de l'adolescente naïve qui cherche les mots à poser sur ce qu'elle voit pour lui donner sens.
Le thème principal n'est donc ni l'effondrement économique et sociétal d'Athènes, ni exclusivement le parcours initiatique d'une adolescente vers l'âge adulte, mais le point de conjonction entre ces deux problématiques, en mode interrogatif.
Comment un adolescent peut-il se construire dans un monde en pleine déconstruction ?
Comment saisir la réalité et le sens de la société quand les adultes eux-mêmes semblent n'y comprendre plus rien et avoir perdu toute certitude ?
Comment s'y faire une place quand chaque jour les exclusions sont de plus en plus nombreuses ? Comment, que dire et pourquoi, quand la parole publique a été confisquée ?
Comment une toute jeune fille pourrait-elle regarder sereinement et avec espoir vers l'avenir quand tout un peuple semble baisser la tête et regarder ses pieds pour ne pas voir ce qui va advenir ?
Toute la dynamique du livre repose sur le dialogue qui s'instaure entre ce personnage central en plein questionnement pris comme narrateur et la ville, ses murs, qui lui fournissent de façon fragmentaire des mots pour comprendre le présent de son pays et lui permettent de s'inscrire elle-même dans cette réalité.
Et les slogans, nombreux, qui surgissent du texte sans prévenir, restituent la confusion individuelle de la narratrice et celle collective de la population, tout en insufflant une énergie brute au texte dans son intégralité.
C'est dans ce mouvement et ce regard que la ville en crise, arpentée et lue en tous sens, cartographiée  à partir des slogans qui l'envahissent, rend visible la colère ou l'impuissance au rythme des pas, des phrases et des séquences découpées et cadrées de manière quasi-cinématographique par l'auteur.

Une belle trouvaille, ce silence que l'adolescente s'impose pour mieux entendre le cœur de la ville battre sous ses graffitis. Et son rejet volontaire du langage oral, posé en miroir de la parole muselée du peuple grec, confère par contraste aux slogans et graffs écrits, exposés dans l'espace public, plus de poids encore.
Un symbole fort du pouvoir libérateur et fédérateur des mots, une ode à leur capacité de structurer la pensée collective et individuelle.  

Cette confiance mise dans les mots, alliée à l'âge et la fraîcheur de l’héroïne, donne à ce texte une tonalité finalement optimiste et combattante qui ne se dément que très rarement. Dans ce contexte contemporain producteur de peur, de misère et de haine, c'est, derrière le rideau des questionnements, comme une fenêtre entrouverte sur l'espoir qui nous est ici proposée.

Un texte fort, intelligent et plein de sensibilité qui mérite vraiment lecture.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/01/15)    



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Le Seuil

(Janvier 2015)
176 pages - 17










Charly Delwart,
né à Bruxelles en 1975,
vit entre la Belgique et la France où il travaille dans le cinéma. Chut est son quatrième livre.