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Catherine DESCHEPPER

Un kiwi dans le cendrier


Trois femmes vues sous le prisme de neuf thèmes (état civil, corps, maison, loisirs, amours, sexe, vacances, enfance, fuite du temps) en vingt-sept nouvelles atypiques qui les révèlent.

Emma, la première, trente ans, mariée et mère de quatre enfants, est une "femme modèle" à l'itinéraire classique, qui, si elle jongle avec un emploi du temps chargé,  présente toutes les apparences de l'épouse heureuse et de la mère accomplie et remplit son rôle consciencieusement avec sourire et efficacité.
Sagement, elle a appris à gérer le décalage qui s'est insidieusement installé entre la réalité et ses aspirations profondes:
L'amour qu'elle rêvait sublime, « n'a plus ses accents de merveille [...], il a évolué, s'est modifié et surtout s'est inscrit dans le concret ». Côté sexe, si avec son "prince" l'habitude et le temps ont fini par se faire sentir, le plaisir donné par Tom-Tom dès que l'occasion s'en présente compense en secret. Quant à sa tribu, si elle « aime ses  enfants plus que tout et ils le lui rendent bien. [...] on peut sans peine imaginer, toutes proportions gardées, que parfois sans sourciller, ils la font royalement chier ».
Mais, Emma s'adapte, « elle se glisse dans sa petite histoire dont elle tient, à bout de bras, les rêves malléables qu'elle façonne dans la plastique de son existence » et y trouve une forme de bonheur.

La deuxième se prénomme Inès. Après une vie commune qu'elle pensait « ni meilleure, ni pire que celle des autres [...] avec des bons et des mauvais moments » dans un nid douillet où s'ébattaient deux beaux enfants, le divorce l'attendait au virage de ses quarante ans. Après l'humiliation et l'effondrement, elle doit organiser son foyer monoparental et subvenir à son financement. « Elle funambulise au quotidien et essaie d’oublier qu’elle souffre de vertige. [...] Elle est entrée dans la tranche des comptes en banque difficile à négocier. [...] Dans l’angoisse de l’imprévu contre lequel on ne peut rien, et qui mettrait à mal en un rien de temps tout le montage financier patient qu’elle a élaboré. »
Pour l'amour, échaudée, elle décide de se mettre sur pause. Elle fera de même pour le sexe bien que les propositions n'aient pas manqué car « elle rassemblait en occasions ce qu'elle perdait en intérêt : une femme fraîchement divorcée ne cherche pas à se caser, a des enfants et ne va donc pas en réclamer, a du temps et un appartement bien situé... une économique façon de se donner du bon temps ».
Pour l'instant, elle n'en a ni le temps ni l'envie. Elle doit réinvestir sa vie et son corps, et le bien-être de ses petits est sa priorité  absolue.

Enfin, il y a Zoé, une femme libre et sans attache. « Elle n'a pas fait de compromis avec l'existence. Elle a appris. La douleur d'être seule. Le bonheur de décider. » « Elle n'est pas de ces célibataires aigries, irrécupérables à la cause masculine, avec une rigidité ascendant frigide. Elle est femme, et elle aime. Et elle aime encore. Et encore autre chose. » Elle se donne aux hommes avec conviction et plaisir, sait accueillir, consoler et rassurer les femmes déçues ou trahies quand elles se réfugient chez elle, aime voyager et jouer avec les enfants. Disponible et bienveillante avec tous, elle incarne l'équilibre et la joie. Mais, avec la cinquantaine, la perspective d'une vieillesse solitaire la fait parfois frissonner.
« Zoé est de celles qui meurent seules dans leur appartement. Mais dont la foule se presse à l’enterrement. »

Au moment de leur existence où l'auteur les croque, les trois femmes archétypiques (et en cela ordinaires et universelles) partagent la sensation de se sentir en porte-à-faux comme « un kiwi dans le cendrier », de se trouver en contradiction passagère, ou profonde, avec la vie qu’elles se sont construite, ont choisie ou subie.

Si par le jeu d'une rigoureuse construction ternaire appliquée à l'ensemble du recueil, les nouvelles mises bout à bout finissent par former un objet romanesque atypique mais cohérent, Un kiwi dans le cendrier conserve bien sa place dans le genre défendu par l'éditeur qui s'en est fait une spécialité, car chaque nouvelle se suffit à elle-même et toutes peuvent indifféremment être lues dans l'ordre ou le désordre, en toute indépendance.

Les trois modèles, qui jamais ne se rencontrent ou se croisent, inspirent à l'écrivain de superbes tableaux pointillistes et émouvants, avec les traces de leurs joies, leurs peines et leurs doutes. Catherine Deschepper s'appuie sur la singularité de chacune pour élaborer une image complète et plurielle de la femme contemporaine au plus près de sa réalité, de ses interrogations et de son ressenti. Et aucune fausse note, aucun artifice placé là pour séduire ou provoquer, ne vient parasiter la sensibilité et la force de ce collage d'une justesse troublante.
La toile est vive et chatoyante, les portraits qu'elle nous offre sont tour à tour empreints de légèreté ou gravité, tendres ou cruels, toujours lucides et habités d'une touche d'humour et d'insolence à l'image de cette femme moderne contrastée, d'une force et d'une énergie sans pareille quand il s'agit de surmonter les obstacles ou de protéger les siens, capable de tout mener de front, mais dont la fragilité ne disparaît jamais complètement sous le costume de Superwoman.

L'homme, majoritairement caché derrière le masque d'un prince charmant (et qui ne serait de fait ni prince ni toujours charmant), s'il n'est souvent qu'une silhouette sur la photo n'en est pas pour autant l'objet d'un quelconque règlement de compte. De même pour la famille quelque peu mise à mal mais qui ne fait pas vraiment sujet.
Seul le féminin sous toutes ses facettes prend ici place, porté par une légèreté de narration qui loin de priver l'analyse psychologique et sociale de sa profondeur, ménage le mystère de chacune tout en rendant ses confidences intimes plus audibles.

Bien sûr, en fonction de ses affinités et de son histoire personnelle, une séquence, un personnage trouvera une résonance plus ou moins importante chez chacun et les ressemblances ici ne sont pas fortuites. Reflet fugace d'elle-même dans le miroir pour les femmes, ces pages impertinentes mais non sans profondeur pourraient aussi fournir quelques clefs utiles à la compréhension du comportement féminin à la gente masculine...

Un premier recueil drôle, juste, inventif, isolent et jouissif paru en début d'année mais qui pourrait fort faire l'affaire (et avec bonheur) sur les plages ou les transats, durant les vacances estivales.
À découvrir.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/07/15)    



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Quadrature

(Février 2015)
126 pages - 16













Catherine Deschepper,
docteure en langue et littérature médiévales, enseigne la didactique du français aux futurs instituteurs. Après des publications scientifiques et des manuels destinés aux enseignants, Un kiwi dans le cendrier est sa première œuvre de fiction.