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François-Henri DÉSÉRABLE


Évariste


Les mathématiques n’ont jamais été mon fort, c’est un euphémisme de le dire, mais si on m’avait raconté avec cette fougue, cette hargne, la vie du génial mathématicien Évariste Galois, je serais tombée amoureuse illico. Des maths, je ne sais pas, mais du romantique, révolutionnaire, républicain, passionné jeune homme que ressuscite pour nous François-Henri Désérable, certainement. Puisqu’on nous décrit son portrait, je suis, du coup, allée voir à quoi ressemble Évariste. (L’appeler par son prénom est une familiarité revendiquée par le narrateur entré en symbiose avec son sujet.) C’est bien ça. Comme il n’a pas eu le temps de vieillir, il restera à jamais ce jeune dandy au regard impertinent, frère jumeau d’un autre éternel jeune homme aux semelles de vent, versé, lui, dans la poésie. Quand on a du génie et qu’on meurt à 20 ans, on est forcément beau.

Sabre républicain au clair, dans un style  totalement irrévérencieux envers toute espèce de maîtres, que ce soit le Vieux au ciel qui fourre son doigt partout, les Rois qui n’en finissent pas de vouloir effacer 89, les bourgeois, les curés, les vieux barbons professeurs et autres directeurs de Collège, d’École Normale ou de Polytechnique qui n’ont rien compris au séisme Évariste, le narrateur, au galop, en 20 chapitres, les 20 années de la courte vie de son héros, sur fond de Restauration rance et vengeresse traversée de la fulgurante Révolution de 1830, nous tient en haleine jusqu’au bout, alors qu’on connait tous le dénouement absurde de l’aventure : la mort en duel trop précoce d’Évariste et la reconnaissance trop tardive de ses travaux.

A la manière des Antiques qui gravaient aux frontons des monuments des épigrammes pour perpétuer le souvenir des héros, ou comme au Grand Siècle, dans une sorte de madrigal en prose assassine, le narrateur s’adresse au lecteur sous les espèces d’une « Mademoiselle » pour mieux le séduire, l’empoigner et le laisser pantelant à la fin d’un récit formidable traversé d’éclairs époustouflants comme cette vision de Robespierre, lui aussi élève à Louis-le-Grand, agenouillé dans la boue pour dire un compliment au Roi, celui-là même dont il ne peut même pas concevoir qu’il ordonnera la mort.

Évariste venait d’arriver à Louis-le-Grand […] il vit que tout cela était de l’injustice, de l’abus de pouvoir, de l’infamie. De la boue. Alors il s’agenouilla, lui aussi, ramassa cette boue, la fit sécher, et comme le jeune Maximilien en son temps la mit dans son cœur, comme lui en conçut de la rancœur, prit conscience que quelque chose devait changer. Or ce quelque chose sur quoi le jeune Maximilien n’était pas en mesure de poser un nom, Évariste sut d’emblée que cela s’appelait République et l’amour de la République, ou du moins des vertus qu’on lui prêtait, commença à fermenter dans son cœur […]

Ou encore comme la rencontre avec Nerval, juste de passage, à Sainte-Pélagie, prison où, condamné pour injure au roi Charles X, a croupi six mois Évariste qui, la nuit, n’en continuait pas moins à faire la révolution aux  mathématiques.

Cet homme, mademoiselle, cet homme est le Verbe comme Évariste est le Nombre […] On ignore ce que le Verbe et le Nombre se dirent, on ne sait pas s’ils parlèrent barricades, mathématiques ou poésie […](et on donnerait pour le savoir, tout Rossini, tout Mozart et tout Weber), mais on sait qu’au matin, quand on vint chercher le Verbe pour lui signifier armes et bagages, il embrassa le Nombre, que le Nombre l’embrassa, et  que le Nombre et le Verbe  promirent de se revoir. Et on sait, bien sûr, qu’ils ne se revirent pas.

François-Henri Désérable  nous raconte la tragédie d’Évariste comme une épopée farcesque et venge le jeune mathématicien des vilains tours que lui a joués le destin en nous giflant d’un souffle ravageur.

Sylvie Lansade 
(03/02/15)    



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Lectures









Gallimard

(Janvier 2015)
176 pages - 16,90


Prix des lecteurs de
L'Express-BFMTV 2015





François-Henri Désérable,
né à Amiens en 1987, a obtenu plusieurs prix littéraires pour son premier roman, Tu montreras ma tête au peuple (Gallimard, 2013).






Évariste Galois
(1811-1832)