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Isabelle DESESQUELLES


Les hommes meurent les femmes vieillissent



Roman d’une femme qui parle d’autres femmes… Roman sur le temps qui passe, sur la vieillesse qui s’insinue à chaque étape. Roman sur l’amour, conjugal, familial, filial. Sur la sensualité, la sexualité. Roman sur les bonheurs que l’on retient, les souvenirs que l’on peut effacer ou non. Les mots subis et ceux que l’on voudrait entendre. Ce roman est tout cela à la fois.

Alice nous présente son institut de beauté L’Eden : « Aucune publicité sur les murs, rien qui puisse rappeler un commerce. […] Pour une esthéticienne qui suit régulièrement sa clientèle, avoir des fiches est fréquent. […] Dans mes fiches, j’essaye de raconter la personne, d’écrire en une quinzaine de lignes qui se trouve derrière un prénom, un âge. […] J’ai écouté leurs confidences, j’ai abrité des aveux. J’agis un peu comme un révélateur dans la chambre noire, et ce que l’on ne voulait pas voir apparaît. Ça tient en quelques mots, l’histoire de qui l’on est, ce que moi j’appelle un condensé d’être. »

Les clientes dont nous allons lire les pensées, les réflexions, ces dix femmes, sont toutes de la même famille. Quatre générations. Et après ce préambule explicatif, nous allons les connaître, l’une après l’autre. Les fiches d’Alice nous les présentent :
« Lili, quatre-vingt-trois ans, blond platine. »
« Barbara, quatorze ans, rousse, vire à l’orange l’été. »
« Clarisse, cinquante ans, brune avec les racines blanches une partie du mois. »
« Yves, quarante-trois ans, blonde mais ce sont des implants, regarde les nuages jusqu’à ce qu’ils lui racontent une histoire. »
« Jeanne, quatre-vingt-quatorze ans, une crinière blanche ramassée dans un filet, cherche un parfum du passé qui lui ferait du bien. »
Etc.

La construction du roman est simple. Chaque chapitre est constitué du récit d’une de ces dix femmes, de son intimité, de son histoire. Les liens de parenté vont apparaître, avec les degrés d’affection des unes pour les autres, leurs réserves, voire leurs rancœurs. Chacune parle d’abondance dans un style qui lui est propre. Parfois s’autorise une autoanalyse sans complaisance, avec le langage de son âge. Un aperçu émouvant, peut-être caustique, souvent drôle, des préoccupations de chacune. Et si certains de ces soucis peuvent paraître frivoles, ou simplement légers, du moins en apparence, ils se dévoileront plus profonds, vite rattrapés par l’évocation d’une blessure ou d’une douleur restée vive.

Des regrets remontent de ces vies. Certaines qui ont été subies, ont parfois entraîné résilience ou courage. D’autres ont pu déraper. Mais chacune de ces femmes, va, à son tour découvrir et montrer quelque chose d’inconnu, peut-être jamais formulé jusqu’à présent. La réflexion se construit à L’Eden

Il s’agit ici d’une écriture juste, plurielle.
Qui n’oublie pas l’humour, souvent discret, mais qui sait, à l’occasion, se montrer acéré… Ainsi Lili, qui rêve d’aller au cinéma avec sa future arrière-petite-fille, et repense à sa jeunesse : « Après, j’ai vu ce film avec la fille osseuse et son chapeau de diva, Breakfast at Tiffany’s, j’ai vite compris qu’on était pareilles toutes les deux. Cet écrivain au nom de préservatif, le Tru… je ne sais pas quoi… Capote paraissait me connaître. Sans blague, c’est tout moi cette fille, une paysanne qui change de prénom, se paye du bon temps en monnayant ce qu’elle peut, en fredonnant Moon River. » Et plus tard lorsqu’elle évoque sa vie actuelle : « Un instant, être une petite chose reconnaissante, un élastique qui ne serait pas tendu et qui ne filerait jamais aussi loin. Le plaisir, quand on l’attrape, faut pas le lâcher. »
Clarisse : « Au début, j’avais du "mon mari" plein la bouche. Un homme m’avait épousée, il m’avait choisie et je me sentais complète. Aboutie. La cruche ! Trois fils sont nés en cinq ans. […] J’ai commencé à flotter dans ma vie, je me suis raidie, quasi amidonnée. Je ne retiens pas grand-chose de nos vingt-trois ans de vie commune, comme si les souvenirs devaient nécessairement dater d’avant. »

Dans la vie de ces femmes les drames sont là, pas toujours compris, ni assumés.

Une lettre reste un mystère, lettre écrite par Ève, il y a quinze ans. Existe-t-elle ? A-t-elle été lue ? Ève n’est plus... « Un suicide gâche beaucoup, et longtemps. Il accuse ceux qui n’ont rien empêché. Et on hérite d’un fracas. »
Comme dans certaines familles, les non-dits sont tapis, les secrets, peut-être prêts à sortir.
Mais des consciences se lèvent, et les mots deviendront percutants.
« Il m’est arrivé de rêver de lavage d’estomac pour être plus maigre. A qui je peux dire ça ? »
La tendresse est là aussi, vraie, forte. Le souci de l’autre est présent.

Alors sans aller jusqu’à l’universel, on peut penser que beaucoup de lectrices ou lecteurs devraient se reconnaître ou apercevoir des proches.
Ce roman se lit avec curiosité dans un premier temps, complicité ensuite. Nous n’aurions pas aimé, sans doute, vivre certaines de ces vies, mais justement cette distance critique nous implique.
Comme cette impression d’avoir compris quelque chose d’elles, de nous, et de l’avoir partagé.
Les femmes devraient aimer ce roman perspicace, et les hommes le lire pour les aimer mieux.

Anne-Marie Boisson 
(25/09/14)    



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Lectures









Belfond

(Août 2014)
224 pages - 18



Pocket

(Janvier 2017)
224 pages - 6,95










Isabelle Desesquelles,
a raconté sa vie de libraire dans Fahrenheit 2010. Elle a depuis fondé une résidence d'écrivains, la maison De Pure Fiction.
Les hommes meurent
les femmes vieillissent

est son sixième roman.