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Jean-Paul DIDIERLAURENT

Le liseur du 6h27


Il y a tout d'abord Guylain Vignolles (et non pas Vilain Guignol comme certains s'obstinent à le nommer) dans le RER qui le mène à son boulot qui, chaque matin, lit à voix haute des pages éparses, des passages sans début ni fin, captivant un auditoire de voyageurs fidèles.
« Peu importait le fond pour Guylain. Seul l'acte de lire revêtait de l'importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l'étouffait à l'approche de l'usine. »

On le suivra ensuite à son sinistre travail auprès du monstre : un mastodonte mécanique nommé Zerstor 500 qui broie avec puissance et vacarme les livres invendus et livrés par bennes entières au pilon. Un ogre qui ne rechigne pas à déchiqueter les rats venus s'aventurer dans son ventre et qui a prouvé par le passé que, de la chair humaine, elle pourrait aussi faire son affaire.
Dans cet univers malodorant, humide et effrayant, où une attention de tous les instants est requise pour effectuer sa tâche sans risquer d'être avalé par la machine, en évitant les engueulades du patron qui surveille tout de son fauteuil sur des écrans, Guylain s'enferme dans le silence. Impassible, il ne répond même pas aux provocations et aux propos extrémistes et stupides de son jeune coéquipier, prêt à tout pour prendre sa place, avec une jouissance non cachée de détruire ces objets inutiles qu'il hait.
L'ouvrier ne survit que grâce à la pause de midi qu'il passe à manger un mauvais sandwich dans la guérite d'Yvon, le gardien amoureux des textes classiques qui ne parle qu'en alexandrins et, à la fin de la journée, à ces pages qu'il sauve du ventre encore chaud de la bête. « Elles étaient une dizaine à l'attendre, toujours au même endroit, le seul inaccessible aux jets des buses, entre la paroi en inox et la patte de fixation du dernier axe hérissé de couteaux […] Pour que demain, dans cette même rame, les peaux vives s'éteignent enfin tandis qu'il les délivrerait de leurs mots. »

C'est dans un studio dépouillé dont le mobilier se réduit à l'indispensable, auprès de Rouget de Lisle, son poisson rouge cinquième du nom, qu'il s'effondre épuisé sur son lit, le soir venu.
Son seul ami est Giuseppe, l'ouvrier qu'il a remplacé après l'accident qui lui a broyé les deux jambes. Un cul-de-jatte qui consacre maintenant sa vie à retrouver ses jambes éparpillées dans l'édition des sept cent cinquante-huit exemplaires de Jardins et Potagers d'autrefois censés avoir été imprimés avec le lot de pâte fourni ce jour fatal. Un bon vivant, un homme simple, à l'accueil chaleureux, qu'il aide à sa façon.

Cet homme qui fait croire à sa mère qu'il travaille dans l'édition, mène une vie morne et solitaire, certes liée dans tous ses instants aux livres mais que seule sa lecture du matin illumine.
Jusqu'au jour où deux petites vieilles fascinées par ses lectures du matin, lui proposent de faire le lecteur pour elles, en particulier, à domicile...
Jusqu'à la découverte aussi d'une banale clef USB coincée dans un siège du RER qui lui fera découvrir le journal de Julie, dame pipi dans un grand centre commercial...

Un conte qui se contente d'effleurer avec bienveillance ses personnages, des gens de tous les jours qu'une humanité de classe unit avec générosité et tendresse, auquel l'auteur sait ajouter une petite touche de loufoquerie pour se démarquer résolument du réalisme en privilégiant la fantaisie, mêlant ordinaire et improbable.
Le protagoniste central sait se rendre attachant mais le personnage central, au-delà de l'histoire personnelle de Guylain ou de son histoire d'amour en devenir, c'est le livre dans tous ses états et surtout la lecture.

La parabole, portée par un ton vif, séduit au-delà de sa naïveté par son optimisme : les personnages ont tous pour point commun le désir d'échapper à la solitude et à l'ennui d'un quotidien trop normé et doivent leur salut à la lecture, à son pouvoir de socialisation et d'échappatoire.
Cette histoire de Monsieur Tout-le-monde amoureux des mots dans la jungle consumériste qui condamne en masse les livres au pilon et remplace le château des contes par un hypermarché comme geôle de la princesse charmante, possède les ingrédients qu'il faut pour nous embarquer à ses côtés sans nous lâcher, pour provoquer le sourire.
Et si les médias en font un peu trop sur ce livre qui n'a d'exceptionnel que le plaisir simple qu'il procure une heure ou deux, le temps d'un voyage (en RER bien-sûr), ce roman sensible et sympathique où le livre est à la fois un objet en danger à protéger et à aimer et un remède à la violence ou la monotonie du quotidien, s'apparente pour moi aux fraises Tagada : on sait que ces petites choses sont cent pour cent chimiques mais on ne peut s'empêcher de finir le paquet avec délices. Comme un petit rosé pris au soleil en terrasse qui ne laisse rien en bouche mais accompagne un repas estival avec bonheur.
Il en va de même avec ce liseur, si les extraits choisis ne sont pas toujours aussi significatifs et pertinents qu'il aurait fallu pour construire l'ode à la littérature que l'on aurait pu espérer, que les ficelles narratives sont parfois trop visibles, l'ensemble, avec un parti pris de simplicité et de légèreté de bon aloi, touche son but : nous distraire avec une certaine élégance.
Ne boudons pas notre plaisir et réjouissons-nous de l'élargissement du cercle des lecteurs que ce roman populaire autour du livre devrait, sans démériter, produire sur les plages.

Dominique Baillon-Lalande 
(02/06/14)    



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Au Diable Vauvert
(Mai 2014)
217 pages - 16













Jean-Paul Didierlaurent,
né dans les Vosges en 1962, a remporté plusieurs concours de nouvelles avant de publier
ce premier roman.