Retour à l'accueil du site





Jean-Paul DUBOIS

La succession


Paul Katrakilis, docteur en médecine, s'est expatrié pour vivre de sa passion : la chistera (variante de la pelote basque) dont il est tombé amoureux tout jeune et qu’il pratique en professionnel. Suivant la phrase préférée de son oncle, « Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n'existe pas de marche arrière », il a fui Toulouse où il vivait avec une famille dépressive et suicidaire dont il ne reste que son père.  Son grand-père, ancien médecin de  Staline ayant conservé dans le formol une lamelle du cerveau du dictateur dérobée après son autopsie et exposée dans sa chambre, s'est tiré une balle dans la tête en 1974, son oncle Jules vivant sous leur toit a choisi sept ans plus tard de jeter sa moto contre un mur à 130 km/h, ce qui a amené Anna, inconsolable mère de Paul,  à opter peu après pour l’intoxication au monoxyde de carbone avec sa Triumph dans le garage de la maison familiale.
Une accumulation de drames à haute toxicité qui amena tout naturellement Paul à rompre définitivement avec un père froid et distant et la lignée de médecins à laquelle il appartenait pour refaire sa vie en Floride comme pelotari, à envoyer une balle en cuir avec son gant d'osier sur les frontons de Miami pour le bonheur des parieurs.
 
Au début du roman il a vingt-huit ans et vit, depuis qu'il s'est installé à Miami il y a quatre ans, une existence tranquille entre entraînements et matchs, entrecoupée de sorties en mer sur son vieux bateau et de balades avec sa vieille Karmann Ghia de 1961 au plancher rafistolé. On ne lui connaît comme compagnie qu'un seul ami, un collègue d'origine cubaine nommé Joey Epifanio. Depuis que sa liaison avec une Norvégienne plus âgée de vingt ans s’est terminée brutalement par un abandon, c'est Watson, un chien qu'il a sauvé il y a peu de la noyade, qui seul partage son domicile et son quotidien.
Si ce n'est le bonheur, l'homme a trouvé ici un apaisement et des petites joies qui lui ressemblent et le contentent. 
« Ce furent des années merveilleuses. Quatre années prodigieuses durant lesquelles je fus soumis à un apprentissage fulgurant et une pratique intense du bonheur. Il m'avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d'être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d'autre d'une journée sinon qu'elle m'accompagne comme l'on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l'état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j'avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m'avaient mis au monde par des voix naturelles, m'avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes. »

Mais un jour, l’appel du consulat de France lui annonçant le suicide de son père rappelle à son bon souvenir cette famille dangereuse pour son équilibre qu’il a tenté d'oublier et cette fatalité qui semble tous les rattraper les uns après les autres. C'est du huitième étage que le médecin généraliste toulousain a sauté avec une mise en scène macabre, la bouche bâillonnée avec du scotch pour ne pas crier.
Voilà donc Paul obligé de retourner en France pour régler l'enterrement et la succession.

C'est en  vidant la maison de son enfance pour la vendre qu'il trouvera deux énigmatiques carnets noirs remplis de noms de patients et de la date de leur mort. De son côté, l'étrange Zigby, un chirurgien esthétique proche du défunt, prétentieux,  alcoolique et bavard, venu lui rendre visite, saura semer le doute sur la personnalité d'un père que seul caractérisait, du moins aux yeux de Paul, l'indifférence aux autres. 
« Un jour, tu finiras par prendre ma succession » lui avait prédit son père dans une lettre en 1983, alors qu'il venait de mettre des milliers de kilomètres entre eux.  Paul, avec des allers-retours entre Toulouse et Miami, résiste mais peut-on vraiment échapper à son destin ?

 

Tout d'abord léger et cocasse, rempli d'humour et fantaisiste à souhait, le roman se fait de plus en plus grave, nous faisant glisser progressivement du rire à des questions et des émotions plus profondes.

La mort rôde ici constamment, celle à laquelle le chien échappe alors que le zèbre blanc du zoo, dernier de sa race, n'aura pas cette chance, celle que les Katrakilis avec une pathétique constance choisissent de se donner, celle qui se fait attendre aussi parfois ou que l'on donne.  Et pour dire l'ombre, la souffrance ou l'incompréhensible désespoir qui l'accompagnent, le soulagement ou la provocation qui la caractérisent, Jean-Paul Dubois, en parfait funambule, jamais ne bascule dans le pathos ou le sensationnel. Jamais il ne se départit de son humour doux-amer et de cette élégance qui est sa patte de livre en livre.

À travers Paul (personnage récurent mais protéiforme dans l’œuvre de l'auteur), malgré sa solitude et le poids que constitue son héritage, c'est aussi la beauté de l'instant, les petits plaisirs et les grandes joies de la vie qui frappent à la porte. D'autres portraits, parmi les personnages secondaires comme l'ami cubain, le gardien du zoo ou la compagne d'un malade, offrent un visage solaire ou lumineux et, de manière fugace, chassent le malheur autour d'eux ou l'apaisent.
Faut-il croire au déterminisme et au destin ? Peut-on choisir sa vie ? Choisir sa mort ?  Semble nous demander l'auteur sans jamais tenter d'y répondre frontalement et en substituant habilement à ces questions celles du bonheur et de l'accomplissement de soi. 

Un beau livre, entre émotion et distance, sur la transmission, la vie et la mort, traitées avec  mélancolie, élégance et humour noir.

Dominique Baillon-Lalande 
(19/09/16)    



Retour
Sommaire
Lectures









L'Olivier

(Août 2016)
240 pages 19
















Jean-Paul Dubois,
né en 1950 à Toulouse,
a été journaliste et grand reporter pour Le Nouvel Observateur. Il a publié une vingtaine de livres et obtenu plusieurs prix littéraires dont le Femina en 2004. Certains de ses romans, dont Kennedy et moi, ont été adaptés au cinéma.