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Lionel DUROY


L'hiver des hommes



Marc est un journaliste qui, dans les années 1990, a couvert pour son journal la guerre de Yougoslavie.
Depuis longtemps, il est passionné par le destin des enfants de criminels de guerre comme Gudrun, la fille de Himmler, chef de la Gestapo, qui n'a cessé durant toute sa vie de défendre l'idéologie nazie, Niklas Frank qui a n'a eu de cesse de dénoncer dans son œuvre littéraire les agissements de son père, le fils du conseiller d'Hitler, Martin Bormann, devenu prêtre et parti mener une action de réparation en Israël avec la création d'un groupe de discussion réunissant à la fois les enfants de bourreaux et ceux des victimes.
C'est probablement la raison qui le pousse à s'intéresser de près au suicide de Anna Mladic, fille du "boucher de Bosnie", responsable du siège de Sarajevo avec ses milliers de morts, accusé de génocide et condamné par la cour pénale internationale de La Haye. Ils sont nombreux les fils et filles de bourreaux à se supprimer mais pour quelle raison la jeune étudiante en médecine a-t-elle utilisé l'arme fétiche de son père pour se supprimer au moment où celui-ci était considéré comme un héros par tous les serbes ? Pourquoi n'a-t-elle laissé aucun message pour expliciter son geste ? Quelle foi accorder à ces Serbes qui affirment qu'elle aurait été assassinée pour déstabiliser le chef au sommet de sa gloire ?
L'écrivain-journaliste, à un moment difficile de sa vie privée (séparation d'avec son épouse, abandon de ses filles parties au loin et conflit avec son grand fils), part donc enquêter sur place. Une façon de se jeter à corps perdu dans un nouveau reportage ou un nouveau roman, pour oublier, mais aussi curiosité d'aller voir de plus près la réalité de ces territoires dix-huit ans après.

A Belgrade, piloté par le jeune capitaine chargé lors de son premier reportage en Yougoslavie de conduire sur le front les équipes des télévisions étrangères, il va à la rencontre de Jankovic, compagnon d'arme de Mlavic, plus marqué par la peur de l'arrestation que par le regret... Puis c'est au tour de Ljiljana Bulatovic, biographe et proche de la famille du général, non avare de confidences, qui l'emmènera même assister au tribunal à une mascarade de procès contre l'épouse du bourreau pour une affaire de détention d'armes. Un épisode qui, faute d'échange avec l'accusée, ne lui apprendra pas grand-chose.
Il tiendra, ensuite, à faire une visite à l'officier de police chargé de l'enquête sur la mort de l'étudiante.
Celui-ci ne fera que lui confirmer, contrairement aux dires de Jankovic et Ljiljana, la thèse du suicide.

C'est alors, en compagnie d'un jeune poète venu lui proposer ses services d'interprète, qu'il quitte Belgrade pour la petite République serbe de Bosnie afin de retrouver les anciens frères d'armes de Mlavic.
Là, à Banja Luka, il enregistrera les confidences de Miroslav Kandic, ancien policier serbe dont le père et le frère ont été des victimes collatérales des conflits. "Vous aviez quel âge en 1991? Quatorze ans. Et comment la guerre est entrée dans votre vie ? Il y a eu un recensement dans les écoles, je crois, et c'est comme ça que la guerre a commencé pour nous, les enfants. Un jour le directeur est entré dans la classe avec une liste comprenant les noms de tous les élèves. Il a expliqué qu'on devait inscrire notre nationalité en face de notre nom et il a fait circuler la feuille. Quand c'est arrivé à moi, je n'ai pas su quoi écrire et j'ai regardé ce que les autres avaient mis."
L'homme, pétrifié de peur, évoquera aussi les meurtres locaux devenus, depuis, le lot de la vie politique et des magouilles locales.

A son hôtel, viendra aussi spontanément une jeune femme née d'un couple serbo-croate pour témoigner de la cohabitation harmonieuse de la ville avant la guerre transformée en enfer depuis l'apparition des nationalismes. "Elle explique alors que son mari et elle sont architectes, mais qu'ils n'ont jamais pu décrocher le moindre contrat. Ce pour quoi ils ont fini par créer une petite entreprise d'importation d'outillage en provenance de Hongrie, une petite entreprise clandestine, précise-t-elle en baissant la voix, qui leur permet juste de survivre. Ici, ajoute-elle, c'est impossible de travailler si vous ne connaissez personne au gouvernement."

Lors d'un de leurs déplacements en transport en commun, un passager, adolescent à l'époque, évoque pour eux l'existence du massacre des civils de Mrkonjic Grad lors du siège de la petite ville par les Croates. Au retour de la guerre son frère et son père ont dû aller à l'endroit du charnier pour identifier les corps des habitants qu'ils connaissaient. "Nous ne faisons pas partie des gens qui ont voulu cette guerre. Mes parents étaient contre. [...] (Mon père) s'est battu contre son gré, mais il n'a pas déserté. Il avait le sentiment de nous défendre, de défendre sa famille. Comment aurait-il pu penser différemment puisque les Croates et les musulmans cherchaient effectivement à nous tuer ?[...] Au début de la guerre, la haine était portée par les gens qui arrivaient de l'extérieur, les réfugiés serbes qui avaient été chassés de Croatie, ou les paysans qui venaient en ville chercher un peu de sécurité et qui avaient dû abandonner leurs exploitations. Ceux-là étaient pleins de ressentiments, et ce sont eux qui ont poussé à ce qu'on chasse les musulmans et les Croates qui étaient nos voisins et nos amis, bien souvent. Ensuite nous avons tous ressenti de la haine à un moment ou à un autre."

Puis c'est à Pale, ancien village de montagne occupé lors de la seconde guerre mondiale par les Oustachis (indépendantistes croates alliés de l'Allemagne nazie à l'origine de l'exécution, au camp de Jasenovac, de six cents mille prisonniers juifs, serbes et tziganes) où Karadzic avait installé le gouvernement serbe de Bosnie, qu'ils se rendent. Dans cette nouvelle capitale historique dont la population atteint maintenant les trente mille habitants, ils sont accueillis par Pavlusko, ancien ouvrier communiste devenu nationaliste lors de son licenciement, puis ministre de l'information pour Karadzic (condamné à La Haye avec Milosevic comme criminel de guerre et tué en pleine rue en 1998). C'est aussi un ami de la biographe, lui même écrivain et chercheur.
Il explique à Marc : "Quand les Serbes de Bosnie ont cherché un leader, Karadzic s'est présenté et a été élu. Certains savaient qu'il était corrompu, mais ils étaient prêts à se battre pour que notre peuple survive, et à ce moment-là c'est tout ce qui comptait. [...] Plus tard, il y a eu un schisme entre lui et Mladic et j'ai pris le parti de Mladic. Mladic est notre conscience, un homme intègre, une icône. Il est le témoin de notre innocence devant l'Histoire."
L'homme, aujourd'hui directeur d'une revue sur la forêt et petit éditeur, confie ses craintes : il se sent menacé par les policiers fidèles à Karadzic, impliqués ou responsables des nombreux assassinats qui continuent à se produire dans la ville. Mais il affiche aussi amertume et déception devant la façon dont l'Histoire les a piégés :
"Nous avons prétendument gagné la guerre, mais pendant que les musulmans vivent tranquillement à Sarajevo dans les maisons des Serbes, nous, les vainqueurs, nous mourrons de faim et de froid sur notre montagne."
Ce personnage aux diatribes incohérentes et atteint d'un tic de l'épaule, par une vague ressemblance avec le père de l'écrivain, lui-même militant des causes perdues du régime de Vichy à l'Algérie française, émeut Marc.
Une étrange complicité naît entre les deux hommes qui procure à l'écrivain-journaliste plusieurs contacts pour poursuivre son enquête.
Tous, ou presque, semblent considérer que leurs exactions contre leurs anciens voisins musulmans et croates relevaient de la légitime défense. Des hommes, certains véritables criminels de guerre, qui revendiquent clairement leurs faits d'armes, et qui ne comprennent pas, alors qu'ils se trouvent aujourd'hui situés "en première ligne contre l'Islam" protégeant l'Occident, que celui-ci, qui "n'a pas encore conscience du danger qui le menace", les condamne au lieu de manifester sa reconnaissance.
Leur aveuglement et leur désespoir leur confèrent, au fil du récit, une dimension presque tragique.
"Il me semble qu'à chaque rencontre je comprends un peu mieux combien ce qu'ils vivent est effrayant. Ils ont obtenu les frontières qu'ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins, ils sont condamnés à défendre leur isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. Comment Pavlusko pourrait-il tenir un autre discours, lui dont ils ont tué l'enfant ? Et Slobodan Jasnic, le père de Jelica, dont la famille a été anéantie par les oustachis, que pourrait-il souhaiter de mieux pour ses enfants et petits-enfants que ces frontières ? Après toutes ces guerres, ils savent bien qu'ils ne réussiront jamais qu'à s'entretuer. Comment vont-ils survivre à la folie ?"

Quelques-uns pourtant, comme le mari instituteur de la secrétaire de Pavlusko, osent faire leurs les propos tenus par l'écrivain Ivo Andric (Il est un pont sur la Drina, Chronique de Travnic...) en 1920 : "En Bosnie, [...] la haine se manifeste comme une force autonome qui trouve en elle-même sa propre raison d'être. C'est la haine qui dresse l'homme contre l'homme pour faire le malheur des deux adversaires ou les détruire tous les deux ; la haine qui, tel un cancer, détruit et dévore tout ce qui l'entoure et finit par périr elle-même car cette haine, à l'instar de la flamme, n'a ni forme constante ni existence propre ; elle est simplement l'outil de l'instinct de destruction ou d'autodestruction, elle n'existe que comme telle et ne s'éteint qu'après avoir mené jusqu'au bout son œuvre destructrice."

Pour poursuivre leurs investigations, le journaliste part à Lukavica, le nouveau Sarajevo serbe, créé à quelques encablures à peine, lorsque la ville yougoslave a été "envahie" par les musulmans. "Lukavica est une ville à part entière [...] il y a tous les commerces possibles, des écoles, une université, une église, un cinéma... Là-bas, nous ne risquons rien, la population est exclusivement serbe."
Un ex-commandant de Mladic, aujourd'hui garde-chasse et plus lucide que les autres, conclut pourtant désabusé : "Je me demande aujourd'hui si cette guerre que nous avons engagée avec les meilleures intentions du monde, ne restera pas comme la plus sale guerre de l'histoire de l'humanité. Certes, les trois nations de l'ex-Yougoslavie ont aujourd'hui leur propre Ethan, mais nous ne vivrons plus jamais aussi bien que sous Tito."
Puis c'est Kalinovic, Han Pijesak, la neige et les témoignages qui s'accumulent, terribles, tous.

Quand Marc apprend que Pavlusko, le reflet de son propre père, le presque ami, le facilitateur de rencontres, a perdu la vie dans un accident de voiture (ou un meurtre ?), l'enquête touche déjà à sa fin.
Son jeune interprète l'informant qu'il s'en retourne à Belgrade, l'écrivain s'installe à Sarajevo pour mettre un peu d'ordre dans l'accumulation des témoignages qu'il a recueillis.

"J'aurais voulu les réunir tous, les regrouper sous un bel arbre ou les adosser à un mur de pierres dorées. Tous, les victimes et les bourreaux. J'aurais pris une photo. Non, mieux, je me serais glissé parmi eux, nous nous serions serrés les uns contre les autres. Moi au milieu de ces femmes et de ces hommes brisés. Était-ce bien ma place ? Oui, puisque je les aimais, et que je ne voulais pas les juger. J'avais partagé l'effroi dévastateur qui les avait jetés les uns contre les autres, sachant que dans leur situation je n'aurais pas agi différemment d'eux. Le sachant profondément, de toute mon âme. Affronter nos peurs originelles, les accepter, les mettre en mots, m'engager de toutes mes forces dans ce combat-là, voilà ce qu'il me fallait pour vivre, pour écrire. Pour continuer de vivre et d'écrire."

Ce documentaire romancé, donne la parole à la population de la République serbe de Bosnie maintenant indépendante mais vivant repliée sur elle-même, laminée par la misère et le désespoir. Un territoire emmuré dans les souvenirs glorieux d'une guerre que les combattants d'alors persistent à considérer comme juste, dévoilant sans aucune pudeur les horreurs qu'ils ont vécues mais également les atrocités qu'ils ont commises au nom de leur grand rêve nationaliste.
Ce qui ressort de ces témoignages outre le sentiment du devoir accompli, c'est la peur (des poursuites du Tribunal Pénal International de La Haye, des musulmans de Sarajevo qui, d'après eux, s'équipent et se préparent pour une nouvelle guerre...), le sentiment d'avoir été victime d'un engrenage de violence non maîtrisable (tuer ou être tué, devenir un barbare ou subir la barbarie...), la haine capable de faire basculer tout un peuple dans la folie.
C'est aussi la rancœur qu'exprime cette génération, devant l'incompréhension de leur combat, devant ce qu'ils vivent comme une trahison des alliés français, devant la chasse de leurs "héros" considérés comme criminels, devant l'abandon réel dans lequel ils se retrouvent.

Le journaliste recueille tous les témoignages qui se présentent à lui, sans trier, mettant dos à dos ceux pour qui ce combat s'est soldé par une victoire et les autres pour qui la scission du pays en plusieurs états constitue une défaite. Tous égaux dans l'horreur, la folie et le désespoir.
Mais, ces hommes qui ont réalisé leur rêve nationaliste d'un territoire ethniquement pur se retrouvent finalement condamnés, derrières leurs frontières, à mourir à petit feu dans la prison qu'ils se sont collectivement construite.

L'écrivain semble éprouver pour ces personnages, bourreaux, victimes, et parfois l'un et l'autre tour à tour, une curieuse empathie, comme si cet enfer, que les combattants se sont forgé et dans lequel ils sont reclus, trouvait correspondance avec ses interrogations et son désarroi personnel.
La focale mise sur Anna Mlavic, même si l'enquête pour vérifier l'exactitude de la thèse du suicide paraît vite un prétexte, dans son parallèle avec les enfants des nazis auxquels le journaliste s'est toujours intéressé de près, constitue une mise en abîme supplémentaire, un hors-champ qui résonne fortement aux horreurs commises lors de l'éclatement de la guerre de Yougoslavie et fait lien entre Histoire et héritage individuel. Comment un enfant de bourreau peut-il se construire, évoluer, grandir ? Que fait-on de ce dont on a hérité ? De quelles marges de manœuvre dispose-t-on pour s'inventer ? "Nous croyons qu'à rompre avec la source du mal nous allons pouvoir inventer notre propre vie et apporter le bonheur à nos enfants alors que nous sommes faits de ce mal et qu'ainsi il continue de nous habiter et de nous ronger quoi que nous décidions, et quel que soit l'endroit du monde où nous allions nous réfugier."

L'auteur se positionne ici en dehors du champ de la morale, sans jugement, à hauteur d'humain. C'est ce parti pris de neutralité curieuse, de lucidité brute, qui permet au lecteur d'essayer de comprendre l'histoire tragique et fratricide de ces peuples, sans aucune arrière-pensée. "Ce que j'aimerais, c'est que les gens ne me voient pas et que, se croyant seuls, ils se mettent à dire tout haut les pensées et les images qui les traversent. Je passerais mes jours à les écouter, et mes nuits à remplir des livres. Je serais le greffier de la vraie vie, celle de nos ténèbres, l'envers du décor que nous nous efforcerons d'offrir chaque jour, je donnerais à voir toute la machinerie de nos âmes en plein travail, cherchant une issue à tâtons, se cognant, se blessant, éructant, pleurant silencieusement parfois, mais continuant malgré tout d'espérer atteindre la lumière."

L'hiver des hommes se positionne à l'exact carrefour du travail de journaliste de Lionel Duroy (reporter en ex-Yougoslavie de1992 à 1995 pour Libération et L'Évènement du jeudi) et de celui d'écrivain qu'il utilise pour exorciser ses propres angoisses. Les témoignages épars qui nourrissent le récit sur la guerre des Balkans, bien évidemment parfaitement documenté, sont restitués dans une structure éclatée, produisant une impression de désordre et de vérité crue, livrés de façon fulgurante dans toute leur violence. Comme un écho à l'absurdité, le chaos et l'horreur du drame évoqué.

Et de façon plus personnelle, dans la réclusion dramatique vécue par les habitants de la petite République serbe de Bosnie qu'il rencontre, c'est son propre sentiment d'enfermement, face au contexte familial qui lui a été donné et à celui qu'il a créé, que l'auteur retrouve. L'occasion d'une belle réflexion sur le repli sur soi et le nationalisme.

S'appuyant sur cette construction, par l'alternance de dialogues retranscrits et de passages plus intimes, l'auteur parvient à donner de la chair à l'ensemble, à rendre audibles les propos les plus terribles, à embarquer le lecteur à ses côtés, dans son malaise ou son empathie. Explorant avec obstination la ligne de partage entre le bien et le mal qui a trop souvent tendance à se brouiller en période de conflit, il renvoie chacun à ses doutes et ses responsabilités.
Puis, à partir de ce tableau d'un pays ravagé avec une sauvagerie extrême par les nationalismes pour aboutir à pire encore, c'est un pamphlet contre l'absurdité de la guerre en général qui prend place.

Un livre dense, fort et instructif qui a bien mérité le prix Renaudot des lycéens obtenu en 2012.

Dominique Baillon-Lalande 
(21/07/13)    



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Lectures









Editions Julliard

(Août 2012)
360 pages - 20










Lionel Duroy,
né en 1949, journaliste et écrivain, est l'auteur de nombreux ouvrages : des romans mais aussi des livres écrits avec des célébrités.




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