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Sonia FALEIRO

Treize hommes


Ce livre n'est ni un roman, ni à proprement parler un essai, mais un reportage mis en littérature par Sonia Faleiro.

Un an à peine après le drame en 2012 d'une jeune étudiante sauvagement violée par une bande de jeunes garçons à bord d'un bus volé à New Delhi, qui, ayant  succombé à ses blessures était devenue le symbole international des abus sexuels dont sont si souvent victimes les femmes indienne, le viol en réunion par treize adultes de « Baby », 20 ans, jeune fille de la tribu des Santal au Bengale occidental, sur ordre du conseil de village en représailles d'une relation amoureuse, se produit.
« Le Monde » titre le 23/01/2014 : « Treize hommes ont été arrêtés pour cette agression survenue mardi 21 janvier au soir dans le village de Subalpur, dans le Bengale occidental (Est). La jeune femme de 20 ans avait été surprise un peu plut tôt avec un homme d'une autre communauté, a annoncé la police.  [...] Plusieurs défenseurs des droits des femmes ont fustigé l'influence de ces conseils de villages, parmi eux Kavita Krishnan, secrétaire de l'association All India Progressive Women's Association : Ce cas dans le Bengale occidental montre le gouffre subsistant entre notre Constitution et notre société. Une telle mentalité n'existe pas seulement dans des contrées rurales reculées mais également dans le métro de Delhi. Les racines sont ancrées profondément dans notre société et notre caste. [...]En dépit d'un durcissement des lois et d'efforts pour modifier les comportements envers les femmes dans une société profondément patriarcale, le nombre de crimes sexuels continue d'augmenter en Inde. »

La journaliste indienne, après avoir constaté certaines incohérences dans les rapports officiels et inquiète de cette pratique qui semble s'étendre (1330 plaintes en dix mois à Delhi en 2013), s'est rendue dans le village de Subalpur pour enquêter sur ce drame et rencontrer la victime (ici appelée « Baby »), les divers témoins et les villageois, pour un reportage effectué au plus près de chacun. Sa démarche s'inscrit aussi dans la question des communautés en Inde et du choc culturel entre la capitale ou les villes et les campagnes oubliées. « Sept Indiens sur dix résident dans des villages et des millions d’entre eux affluent vers les villes en quête d’un emploi, mais cette impulsion ne s’était pas encore emparée des habitants de Subalpur, en dépit du fait que pratiquement tous vivaient au-dessous du seuil de pauvreté de 30 roupies par jour (moins d’un demi-euro). »

Ce viol aurait été commis à l’instigation du conseil de village pour venger le "déshonneur" que la jeune femme aurait répandu sur sa communauté en entretenant une relation sexuelle avec un "outsider", marié et musulman.
Bien que la Cour suprême de l'Inde a décrit en 2011 ces conseils de village ou d'anciens comme des « tribunaux de pacotille » sans aucune valeur juridique et déclaré leurs décrets illégaux, ceux-ci conservent une influence considérable dans l’Inde rurale. Comme dans l'histoire de Baby, ils s'illustrent souvent par une justice expéditive, encourageant les  "crimes d'honneur" contre des couples ou les individus qui ne se plient pas à la tradition.

Dans ce récit issu de ses investigations, Sonia Faleiro raconte la folie collective qui au nom de la vengeance a encouragé les treize tortionnaires ivres inculpés de Subalpur, petit village reculé en proie à une profonde misère et ignoré de tous. « On fait ça pour te donner une leçon, pour que tu aies peur de t'approcher de n'importe quel homme [...] On remplit notre devoir. » Il faut dire que Baby  avant le drame, seule membre de sa tribu à avoir quitté pendant un an la région pour New Delhi, dérangeait déjà par son indépendance d'esprit.
« Baby était revenue à Subalpur métamorphosée en femme moderne, ce qui a déplu aux villageois qui la considéraient dorénavant comme "outsider", une étrangère, au même titre que toutes les autres personnes qui ne rentraient pas dans leur moule de tribu indigène. Outre son téléphone portable, ses tenues aguichantes pour les hommes de son village, son accent inhabituel et son argent, c'est sa relation avec un homme marié, père de famille et surtout musulman qui la mettra en marge de la tribu. C'est un soir, où le drame arriva. »

Ce livre est le livre d'une féministe en colère. « En Inde, où (persiste) une culture du droit supérieur du mâle… selon les statistiques, une femme est violée toutes les demi-heures ; ces crimes sont ignorés des médias depuis des décennies. » Et si on sent que l’auteur se positionne au-delà des affects, pour une enquête professionnelle et non passionnelle, rassemblant les pièces éparses et contradictoires de cette affaire pour replacer le drame dans le contexte de la communauté incriminée et de ses traditions, pour l'éclaircir tant faire se peut, cela ne gomme en rien la révolte et la colère que l'on peut sentir chez elle devant ce fléau du viol qui gangrène la société et le pays entier.
La distance que la journaliste établit avec son sujet, le regard périphérique qu'elle porte sur le contexte du drame, en font aussi un livre éminemment politique.
C'est aussi l’analphabétisme des coupables, la misère du village et son isolement, la répression et l'exploitation que subissent les Santal que l'auteur pointe du doigt comme facteurs de tels comportements.
Les propos  de l'activiste Ruby Hembrom, éditrice issue de la tribu des Santal vivant à New-Delhi, récoltés lors de son enquête, quand celle-ci lui révèle que les hommes politiques et les gros entrepreneurs locaux sont prêts à tout pour confisquer leurs terres aux paysans Santal pour en exploiter le sous-sol, ouvrent une nouvelle piste. « En dépit des menaces à l'encontre de leur vie, les Santal ont accru leurs protestations contre les mainmises sur leurs terres, en manifestant et même en fermant des carrières de force. Les entrepreneurs ont répliqué avec violence. » L'émotion suscitée par l'accusation de violences sexuelles dans les médias et les populations ayant déjà été utilisée par le passé pour discréditer des activistes Santal en lutte, la militante n'exclut pas cette fois encore l'éventualité d'une histoire inventée de toute pièce et d'une éventuelle manipulation politicienne derrière ce viol, tant cette affaire reste floue et le dossier qui l'accompagne inconsistant.
Faute d'éléments pour trancher, la journaliste, en toute neutralité, consigne cette hypothèse sans toute fois la privilégier.
Autre élément révoltant : le marchandage, à l'issue de cette scène dramatique, au sujet de la réparation financière demandée à la famille de l'amant musulman. Une pratique qui rabaisse l'être humain, sa vie et les relations entre tribu et individus à celles ayant cours dans une foire aux bestiaux. 
 
Le texte serré d'une centaine de pages est organisé en courts chapitres où la présence forte, énergique et combative d'une « Baby » éprise de liberté vient faire contrepoint à la démarche méthodique et froide de l'enquête. Cette juxtaposition incarne magistralement cette confrontation entre l'Inde de la campagne, caractérisée par la misère économique, le poids de traditions ancestrales, et le repli sur soi, et l'Inde moderne des villes et des affaires, entre la puissance incontestée des mâles et la difficulté d'y exister au féminin. 

Finalement, dépassant son sujet initial, c'est de la complexité de l'Inde en mutation et de la difficulté des Indiennes d'y trouver une place à part entière pour y vivre libres et respectées, que la journaliste indienne nous entretient ici. Le résultat est instructif et passionnant.

Dominique Baillon-Lalande 
(03/08/16)    



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Lectures









Actes Sud

(Avril 2016)
112 pages 13,80

Traduit de l'anglais (Inde)
par Eric AUZOUX














Sonia Faleiro,
née à Gao en 1977, s'est fait connaître par ses reportages sur des sujets dérangeants dans des publications indiennes et américaines. Elle a déjà publié une dizaine de livres. En Inde, le prix Karmaveer Puraskaar pour la justice sociale lui a été attribué par un collectif d'ONG et de citoyens.
Treize hommes est son deuxième ouvrage paru
chez Actes Sud.



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