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Lorenza FOSCHINI

Le manteau de Proust


Les objets des écrivains que nous admirons, tout comme les lieux où ils vécurent, nous fascinent parfois sans qu’ils aient quelque chose à nous apprendre sur leur œuvre elle-même. Par exemple qu’ajouterait au texte, un ticket de métro utilisé par Henri Calet, si je le tenais entre mes doigt en lisant La belle lurette ou De ma lucarne ? Qu’apporterait de plus au génie de Joseph Roth, si j’emportais son Job ou son Hôtel Savoy pour le lire attablé à la place qu’il occupait à Paris, très peu de temps avant sa mort, dans ce café de la rue Tournon ? Je parle bien évidement ici des auteurs qui me touchent, chacun de nous a les siens et doit ressentir cette espèce de sentiment qu’éprouvent les fétichistes devant les objets et les lieux de leurs idoles.

Les éditions de la Table Ronde viennent de rééditer dans leur collection de poche La Petite Vermillon, Le manteau de Proust de l’écrivaine italienne Lorenza Foschini. Ce court essai est mené comme une enquête policière et raconte une histoire qui semble invraisemblable pour nous qui considérons aujourd’hui Marcel Proust comme un des principaux piliers de la littérature de tous les temps, et cela qu’on ait lu son œuvre ou pas.

Il s’agit comme le titre l’indique de la destinée du manteau de l’auteur de La Recherche, celui dans lequel on le voit, à la fin de sa vie, sur plusieurs photos et que décrivent dans plusieurs témoignages les proches de l’auteur, tel François Mauriac, cité dans le livre de Lorenza Foschini : « Je revois cette chambre sinistre de la rue Hamelin, cet âtre noir, ce lit où le pardessus servait de couverture, ce masque cireux à travers lequel on eût dit que notre hôte nous regardait manger, et dont les cheveux seuls paraissaient vivants… ».

Le personnage principal de cet authentique conte de fées est Jacques Guérin, richissime parfumeur passionné de livres rares, d’autographes et de l’œuvre du Grand Marcel. Tout commence un jour de 1935 (treize ans après la mort de Proust) dans une librairie de la rue Saint-Honoré où le hasard (car ce ne peut être que lui) amènera Guérin à sauver, non seulement les meubles de la chambre de Marcel Proust que l’on peut voir de nos jours au Musée Carnavalet, mais également de la paperassouille, comme désignait Marthe Proust, la belle-sœur de Marcel, les lettres, manuscrits, photos et papiers divers restés en sa possession après la mort de l’écrivain ; et aussi le manteau dont je vous laisse découvrir le curieux destin. Ce manteau que Jacques Guérin en véritable fétichiste « touche délicatement, effleure les boutonnières et les boutons qui ont été déplacés pour mettre le manteau croisé à la mesure [d’un] corps plus jeune [...]. Les nœuds de fil épais de l’ancien boutonnage sont encore visibles. Sa main glisse jusqu’à l’ourlet décousu [...], puis il défait les boutons et tâte la fourrure de loutre noire, fanée à présent et dont les poils clairsemés laissent voir l’envers du tissu en laine. » etc. etc.
En préambule Lorenza Foschini précise : « Ceci n’est pas un récit imaginaire. Tout ce que j’ai écrit s’est réellement passé, les personnages de cette histoire ont réellement existé. » Cet excès d’authenticité dans une histoire aussi invraisemblable peut laisser incrédule, vous en jugerez par vous-mêmes.

Marcel Proust est l’auteur d’un Contre Sainte-Beuve où il écrit : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestions dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-même, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. » Donc ce n’est ni en visitant la chambre de Marcel reproduite à l’identique au Musée Carnavalet, ni en touchant son manteau à la fourrure usée comme le fera Jacques Guérin que nous pourrons comprendre mieux cet autre lui-même que fut l’auteur d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs.
Lorenza Foschini ne nous dit pas s’il arrivait à Jacques Guérin de lire certains passages de La Recherche du temps perdu, enveloppé du manteau de Marcel Proust qu’il acquit dans de si curieuses circonstances, mais j’imagine bien cette scène.

Ce livre est à lire parce que c’est un régal pour les fétichistes littéraires que certains d’entre nous sont et aussi parce qu’au-delà de l’anecdote il y a la découverte de la fragilité de ce personnage démesuré qu’était Marcel Proust.

David Nahmias 
(10/11/16)    



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Lectures









La Table Ronde

Collection Petite Vermillon
(Septembre 2016)
144 pages - 5,90



Traduit de l'italien par
Danièle VALIN










Lorenza Foschini,
née à Naples en 1949,
est journaliste et écrivain.