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Rhéa GALANAKI

L'Ultime Humiliation


Nymphe et Tirésia (nom à référence mythologique fabriqué de toutes pièces par les deux originales) sont  enseignantes à la retraite, l'une enseignait le  dessin et l'autre la littérature. Elles vivent  ensemble dans un logement social avec l’aide de Danaé, l’assistante sociale, Yasmine la jeune Égyptienne maman d'un petit Ismaël qui leur fait le ménage et  Catherine, crétoise et veuve de policier qui veille et surveille les deux vieilles aussi attachantes que capricieuses, abandonnées des leurs et recluses dans leur monde.
Les seuls mâles qui franchissent leur porte sont Oreste, fils de Nymphe, militant d’extrême gauche,  le dénommé "patriarche", médecin à la retraite, de mèche avec un politicien véreux qui n'est autre que l'ex-mari de Nymphe et protecteur des deux vieilles dames et Takis, fils de Catherine, proche des fascistes d'Aube dorée. 
Tirésia attend inlassablement un signe de ce père archéologue qui l'a initiée à l'art, disparu dans les rues d'Athènes lors de manifestation contre la junte des colonels de 1973 par sa faute. Elle se poste depuis chaque jour à sa fenêtre pour guetter son improbable retour. Nymphe, elle, pourtant participante active à l’insurrection étudiante de l’Ecole Polytechnique de 1973, s’inquiète pour ce fils qui lui est tout, qu'elle devine engagé de façon plus radicale contre la crise qui agite le pays qu'il ne le lui avoue et qu'elle devine en péril.

Nous sommes à Athènes en 2012, le Parlement grec signe le énième plan d'austérité et les deux femmes vivent les événements par procuration, de loin, depuis leur appartement, par la télé. Mais lors de la fête d'anniversaire de Nymphe, Danaé évoque les retraites qui risquent encore de diminuer, la fermeture des foyers et la disparition des logements sociaux, les affrontements de ces factions « extrêmes » où les jeunes du pays s'engagent en masse alors que les sans-abri se multiplient. La peur de l'avenir secoue alors les anciennes rebelles qui n'ayant jamais totalement abdiqué leur liberté  fuguent le lendemain, déguisées comme pour un carnaval, pour participer elles aussi à la grande manifestation organisée à Athènes contre le deuxième mémorandum imposé par la « Troïka ».

Commence alors l'extraordinaire odyssée des deux grands-mères qui, dans une ville en pleine guerre civile, emportées par la foule de la capitale « désormais une mère devenue folle », reconnaissent en dignes enseignantes le chœur du théâtre antique dans les slogans des manifestants et se laissentpiéger en tête du cortège dans les affrontements aux force de l'ordre, terrorisées par la violence et asphyxiées par les gaz lacrymogènes. Elles croient reconnaître Takis et Oreste dans les rangs des combattants ou des incendiaires qui brûlent les immeubles, les voitures de pompiers et  l'Attikon, ce magnifique cinéma historique du centre que toutes deux ont hanté dans leur jeunesse. Ce 12 février 2012 la marche virera effectivement vite à l’émeute et le centre-ville se transformera toute la nuit en brasier.

Quand Nymphe rongée d'inquiétude pour son fils et Tirésia accablée de peur et de fatigue parviennent à se réfugier à l’écart, épuisées et incapables de retrouver le chemin de leur foyer, elles s'effondrent sous une porte cochère où elles finissent par s'endormir. Au réveil, perdues dans une ville qu’elles ne reconnaissent pas, elles errent comme Ulysse dans les rues plusieurs jours, plusieurs semaines, confrontées à l'adversité mais aussi à l'entraide, finissant par être prises en charge par un sans-abri nommé Thanassis, qui leur fournira un toit auprès d'autres SDF, une place de trottoir pour faire la manche et leur ouvrira les portes de la soupe populaire pour se nourrir.
C'est là que Périclès, le sans-abri de la rue que Tirésia voyait chaque jour de sa fenêtre, les reconnaîtra et, sur l'air du retour d'Ulysse à Ithaque après son long voyage initiatique accompagné d'une descente chez les morts, les ramènera au bercail.

 

Avec cette fresque initiatique puissante ancrée dans la mythologie et l'histoire contemporaine sur fond de crise, de dette grecque, d'Europe et de FMI, de paupérisation de la population et de montée de l’extrême droite, Rhéa Galanaki interroge l’identité et la destinée de son pays, oscillant entre lyrisme et burlesque (comme dans la scène des deux grands-mères travesties qui traversent la ville),  entre tragédie antique et analyse sociale, économique et politique de la Grèce moderne de l’insurrection de l’école Polytechnique de 1973 contre la dictature des colonels aux émeutes de la Grèce en crise en 2012.

Rhéa Galanaki évoque ainsi non seulement la dramatique situation économique de son pays mais aussi la corruption qui l'a provoquée et les partis qui s'y affrontent, incarnant Aube dorée par Takis et les groupes anarcho-gauchistes par Oreste. Et quand elle fait référence à la lutte étudiante de 1973 à laquelle Nymphe et le père d'Oreste ont participé et qui a pesé indirectement sur la vie de Tirésias, c'est pour souligner le fossé qui oppose les deux générations. « Même si le régime actuel n'est pas une dictature militaire […] est-ce pour cette démocratie des nantis et des rares privilégiés, est-ce pour cette toute puissance de l'argent qui détruit tous les peuples d'Europe, qui rogne un à un les droits sociaux acquis au prix de longues luttes, dis-moi maman, est-ce pour cette démocratie que vous avez versé votre sang ? Je ne peux-pas le croire. » dira mentalement Oreste à Nymphe lors de la manifestation. Catherine, elle aussi s'interroge : venant d'un village martyr des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, elle ne peut accepter le renvoi auquel le parti néo-nazi où milite son fils la confronte.
Et ce radicalisme total de la jeunesse vu à travers ces deux figures opposées d'Oreste et de Takis traitées de façon volontairement hiératique au sein de cette étrange famille recomposée, ajoutent une intensité dramatique très théâtrale à la question grecque trop souvent posée sous le seul angle économique.

Dans ce roman polyphonique sur l'engagement et la crise vue comme une tragédie moderne où Athènes devient personnage à part entière du récit dans la mise en scène du désespoir, la violence et les passions, le lyrisme croise constamment le réalisme social. 
Le titre du roman, L’Ultime Humiliation,  nom d’une icône orthodoxe avec le Christ dans sa tombe avant la résurrection, fait ici référence à ce que ressentent les Grecs d’aujourd’hui face à cette crise de la dette publique qui défigure ce berceau de la civilisation occidentale saccagé par la corruption, par les lois du marché, par les banques et par la politique d'austérité imposée par « les trois vampires » « toujours à la recherche de sang frais » de la Troïka. Mais il revoie aussi à la déchéance de tous ces Athéniens paupérisés ou réduits à la condition de clochards sans droits, sans identité, réduits à la mendicité dans la jungle urbaine. « Àleur manière les sans-abri d'Athènes sont aussi les révoltés de notre temps. »  
En contrepoint, le choix des prénoms Tirésia et Nymphe pour les deux protagonistes principaux introduit face à ce délabrement collectif et individuel la fierté inaltérable d'être grec et laisse pointer l'image d'une Grèce éternelle traversée par des siècles de Culture et d’Histoire qui jamais ne pourra totalement disparaître.
La figure d'Ismaël, ce très jeune enfant « à la peau de tabac clair » laisse également entrevoir un nouveau monde qui, dans la douleur,  est en train de naître.
Et si Athènes brûle, ce serait peut-être pour mieux renaître de ses cendres car « cette ville ne succombera jamais » explique l'écrivain au journaliste du « Point ». « Si une chape de plomb s'est installée sur la société grecque, elle ne la résume pas. On l'a vu notamment avec les réfugiés. Malgré la situation difficile, la plupart des Grecs les ont aidés. Je crois que c'est parce qu'ils se souviennent que la Grèce, au XXe siècle, a vécu deux afflux massifs de réfugiés : les Grecs d'Asie mineure en 1922, et les Chypriotes grecs après l'invasion turque en 1974. »

Le livre, à la fin de sa deuxième partie, se positionne en résonance avec le dernier film de Théo Angelopoulos sur le même sujet dont Rhéa Galanaki fut co-scénariste avec Petros Markaris (L’autre mer). Hommage d'autant plus fort que le réalisateur  est décédé  lors de ce tournage dans une rue d’Athènes quelques semaines avant la manifestation du 12 février 2012. C'est également là pour l'auteur l'occasion de  revisiter le mythe du Minotaure où Europe, éternelle prisonnière du labyrinthe, se transformerait en un Minotaure femelle dévorant la jeunesse.

C'est à une traversée sur les lointaines traces d'Ulysse dans une Athènes fiévreuse, envoûtante et habitée par son histoire et ses mythes, aux côtés de personnages suffisamment forts et incarnés pour nous émouvoir avec leurs souffrances, leurs peurs, leurs doutes, leur combativité, leurs émotions et leurs rêves que l'auteur nous convie dans ce tableau composite de la Grèce malade d'aujourd'hui.  
Un texte porté par une prose poétique et flamboyante dont le souffle éminemment tragique n’éteint jamais la petite flamme de l'espoir. Superbe et passionnant !

Dominique Baillon-Lalande 
(16/12/16)    



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Galaade

(Septembre 2016)
30 pages - 24


Traduit du grec par
Loïc MARCOU








Rhéa Galanaki,
née en Crète en 1947, auteur de sept romans,  a reçu de nombreuses distinctions et a été, avec Petros Markaris, scénariste du dernier film de Théo Angelopoulos, L’Autre mer.