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Philippe GEORGET


Le paradoxe du cerf-volant



Ce roman comporte trois grands chapitres : Première rencontre, Deuxième rencontre et Troisième rencontre, chaque chapitre étant scandé en douze  rounds. Plus un épilogue.
Un jeune boxeur raconte. 
« – Tout va bien, fils, ne te fais pas de mouron.
La voix se veut rassurante mais je ne suis pas inquiet.
T’as perdu conscience pendant quelques instants, c’est pas grave. Tu devrais récupérer rapidement.
J’ai les yeux fermés, je souris. Je me sens reposé.
L’été chante et j’émerge lentement d’une sieste trop profonde. J’entends, au loin, les cigales engueuler les grillons. »

Dernier combat ? En tout cas celui-ci s’est terminé par K.O. Son entraîneur, Emile, l’ami, le "vieux", attentionné est là, qui veut l’aider. Avec cette pudeur qui emploie l’humour pour cacher la vraie tendresse :
« Sacré combat tout de même, fils. Grandiose, d’une certaine façon. Si tu avais gagné avec la même classe, ç’aurait été super.
Je me racle la gorge.
Merci.
Après quelques secondes, on se lâche la pogne. Avec toute la gravité nécessaire. […]
Dans le lointain, je crois entendre résonner les trompettes.
Ce n’est qu’une alarme de voiture qui hurle dans la nuit. »

« Je m’appelle Pierre. J’ai 27 ans.
J’aimerais pleurer, la tête enfouie dans le giron d’une femme. Mais la seule femme que j’ai aimée m’a quitté il y a deux ans, ma sœur n’a pas eu le temps de grandir et ma mère… »

Le roman va s’organiser autour du quotidien – complexe et chaotique – du jeune boxeur. Il est question que sa carrière se termine : « Quand t’arrêtes, j’arrête. C’est aussi simple que ça. Il me serre fort dans ses bras et je sens qu’il a autant peur que moi du vide qui nous attend après. »
Tout en voulant continuer à s’entraîner, il sait bien qu’il va devoir envisager une reconversion.

Son emploi à mi-temps dans un bar ne suffisant pas, il accepte la proposition de son ami Sergueï, chauffeur de taxi, réfugié politique.
« J’ai la gorge sèche et l’estomac noué. Je suis plus crispé qu’à mon premier combat, plus humide qu’à mon premier rendez-vous. »
Proposition qui va l’entraîner vers une histoire de racket qui tournera mal. En effet il sera soupçonné par la police d’avoir participé au meurtre d’un certain Lazlo, un Croate, préteur sur gage, qu’il devait "impressionner".
Nous accompagnons ainsi ce jeune homme dans les "rounds" que lui réservent ses aventures imprévisibles. Témoins de sa fragilité – cette tendance à boire, lorsqu’il lui est difficile de garder le moral – et de sa naïveté qui peut expliquer ses choix maladroits. C’est un jeune homme intelligent, sensible et désemparé. Quant à son autodérision, elle contribue à nous le rendre attachant.

« La rosée décore de perles mon blouson déchiré. Je souffle. Les perles glissent sur la toile, accrochant dans leur chute des éclats de lumière. Elles s’improvisent en rubis, en saphir, en émeraude avant de finir simple larmes dans une flaque de boue. Je gis au pied d’un banc, le nez dans l’herbe mouillée. […] Un rideau d’arbres filtre les gémissements de la ville qui s’éveille. »

Or, avec Philippe Georget, nous savons déjà qu’il va y avoir un sous-bois. Que ce soit avec des phrases simples et mélodieuses, pour nous décrire les sentiments de ses personnages, ou bien avec son écriture plus "frappante" lorsqu’il veut nous entraîner vers la violence des faits.
Ainsi il peut infiltrer les évènements du passé. L’enfance de notre boxeur par exemple, sorte de puits de souvenirs dans lequel ce dernier ne veut pas tomber, ou bien cette page d’histoire qui peut nous éclairer sur certains évènements et comportements, tout en nous suggérant les liens éventuels… Et c’est bien ce que nous aimons retrouver chez cet écrivain, sa façon de nous offrir au passage, analyse et commentaires de faits historiques, tout en tricotant le destin de ses personnages. Mêlant ainsi fiction et possibles réalités.

« Paris, France
Le meurtre d’un malfrat pourrait compromettre l’entrée de la Croatie dans l’Union Européenne. »

Ici il s’agit de l’histoire de l’ancienne Yougoslavie, des massacres, des responsabilités de certains pays, dont la France, les causes, les compromis, les stratégies des uns, les crimes des autres…

Philippe Georget peut aussi déposer subtilement quelques points (est-ce pour nous dérouter ?) comme par exemple une photo du père de notre boxeur, ancien diplomate, retrouvée près d’un cadavre. Points qui assaisonnent le récit d’un suspense supplémentaire, alors qu’il regorge déjà de questions soulevées.
Mais notre boxeur va essayer de chercher quelques réponses.

Et il y a aussi bien sûr cet ami serbe, au passé plus complexe qu’il n’y paraît. Qui est-il vraiment ?
Notre jeune homme cherche, va rencontrer un ancien diplomate.
« – Avec l’aide des Américains, l’armée croate a reconquis ses territoires en août 1995 au cours d’une opération militaire baptisée "Tempête". […] On ne le sait pas assez mais les Croates ont commis eux aussi des crimes de guerre et même des crimes contre l’humanité. Le nom d’Ante Gotovina vous dit quelque chose ?
Je dois lui avouer que non.
C’était un ancien soldat de notre légion étrangère. […] Il s’est retrouvé à la tête de l’opération "Tempête". Le général Gotovina est encore un héros dans son pays mais il est aujourd’hui en prison à La Haye, poursuivi par le TPI… »

Pierre a repris l’entraînement. Il veut continuer à se battre. Et aussi comprendre. Mais quels combats mènera-t-il avec sa forme personnelle de courage ? Et lequel se passera sur le ring ?

Ce sont ces questions sur la mort, la torture, la fin qui justifie ou pas les moyens, tellement complexes, que le narrateur nous livre, en l’état, avec cette honnêteté où se perçoit sa souffrance, des réponses qu’il sait n’être que partielles et surtout relatives. Sa réflexion est à la fois intuitive et profonde.

Son ami Sergueï qu’il retrouve : « Les hommes sont des cerfs-volants, poursuit-il. Nous pestons souvent contre les liens d’amour et d’amitié qui nous entravent, et qui, croit-on, nous gênent pour réaliser nos rêves. […] Mais quand le vent souffle, ce sont ces liens qui nous sauvent. Toujours. Eux seuls nous empêchent de nous écraser. »

Est-ce un roman sur l’amitié, sincère ou non, instrumentalisée ou non, en tout cas bousculée par certains évènements ? Est-ce le récit d’une personnalité au passé peut-être difficile, au présent compliqué, face à des questions douloureuses ? Est-ce un roman sur le poids d’événements sur les consciences, innocentes ou non ? Sans doute un peu de tout cela, mais avec, et avant tout, ce charme que l’auteur déploie une fois de plus, pour nous raconter ses "histoires".
Suspense tendu, humour grinçant, construction habile. Philippe Georget en nous invitant aussi à la réflexion, nous donne ainsi un excellent moment de lecture.
Un régal.

Anne-Marie Boisson 
(19/08/14)    



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Noir & polar









Editions Jigal
(Mai 2014)
416 pages - 9,80



Pocket
(Mai 2015)
480 pages - 7,70





Philippe Georget,

né en 1963, participe à 20 ans à la construction d'une école au Nicaragua. De retour en France, il reprend des études qui le conduisent à une licence d'histoire puis une maîtrise de journalisme. Il travaille d'abord pour Radio France et Le Guide du Routard avant de se lancer dans la télévision régionale. En 2001, il embarque femme et enfants dans son camping-car et fait le tour de la Méditerranée. À son retour, il pose ses valises dans les environs de Perpignan. Et c'est là, en pays catalan, qu'il situe la plupart des intrigues de ses premiers romans qui ont été récompensés par de nombreux prix littéraires







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