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Michel GOUSSU


Le poisson pourrit par la tête



« Mais tu sais, Papa, s’ils t’embêtent, tes patrons, même si c’est des patrons, il ne faut pas te laisser faire. »

Le narrateur nous entraîne au cœur d’Avenir futur où il est embauché comme cadre. Il a un diplôme d’ingénieur en agronomie. Après une expérience malheureuse dans l’agriculture qui a entraîné son divorce, il retourne dans la banque où il travaillait avant mais cette fois pas de gestion du risque, mais une place en assurance vie. J’allais passer de l’autre côté, du côté des bandits, des bandits légaux.

C’est la descente en enfer d’un cadre pressuré qui nous est racontée, le lecteur est comme lui, en immersion totale dans l’Entreprise, la Firme, la Secte. Avec beaucoup d’humour, la politesse du désespoir, par palier successif, chaque chapitre, titré, annonçant un épisode du calvaire du narrateur, Michel Goussu qui connaît bien son sujet pour avoir travaillé dans la banque, va nous décrire avec précision et dérision l’univers kafkaïen qui peu à peu phagocyte son narrateur. Le reporting est  une version vide et répétitive du travail. La pornographie est une version vide et répétitive de l’amour. Ma vie est une version vide et répétitive de la vie.

On s’attend à l’implosion finale de notre crucifié moderne dont on lit des bribes de journal intime, en italique, à la deuxième personne, ce qui nous mouille encore plus dans sa noyade mais juste avant de toucher le fond, il trouve l’ultime ressource d’opposer une force de vie plus grande au mal qui détruit sa vie à petit feu, et laisse derrière lui les minables poissons s’agiter dans leur bocal.

La faune que le lecteur va rencontrer dans cet Avenir sans futurest à la fois terrifiante et pitoyable. Terrifiante parce qu’on connaît les ravages que peuvent faire les banques sur l’économie mondiale, un management ultralibéral sur la santé des salariés et risible parce qu’elle se compose de pantins sans âme ou s’ils en ont eu une, vendue, par cupidité, goût du pouvoir ou perdue, par veulerie.

Ils affichent toute absence de scrupule vis-à-vis de leurs clients :
Les Anciens et les Modernes cherchaient pourtant à optimiser la même chose : leur profit. Les Anciens savaient d’expérience qu’il n’est pas très important de prescrire les meilleurs fonds pour leur client. Il suffit de prescrire le fonds sur lequel on est le mieux commissionné. Les Modernes avaient une stratégie de volume, comme la grande distribution. Ils se fichaient que le fonds soit bien commissionné, ils se rattraperaient en multipliant le nombre de leurs clients. 

Ils s’aplatissent devant leurs supérieurs, briment ceux qu’ils ont sous leurs ordres, tirent au flanc, mentent ou piquent le travail des autres pour se faire mousser, tout cela enrobé  du jargon corporate, ridicule et vide de sens.  Il faut une vision client à trois cent soixante cinq degrés, avec une couverture de besoin optimale, une transversalité de l’information et une optimisation des processus, ça doit permettre de booster la productivité en sécurisant la génération de données fiables.

Notre salarié sait que le terrain est miné.
Sa chef de service, bête, donc méchante, le harcèle bi-hebdomadairement sur son cahier des charges tout en égrenant son chapelet de nouvelles expressions de grande personne : Il fallait mettre les bouchées doubles, J’espère qu’il n’y a pas de trou dans la raquette. On est en ordre de marche ou d’injonctions il faut que tu montes en compétence, il faut fournir de la montée en compétence aux utilisateurs ou en pinaillant sur sa présentation, elle ne lit que ce qui est dans les tableaux. Elle ne lit jamais de phrase, ou sa terminologie, On fait toujours « Contexte / Changements / Impact ». Et non « Existant / Préconisations / Conséquences ».

Il croule sous des projets qui ne sont que des gadgets servant à camoufler la réalité ou obsolètes avant même d’avoir vu le jour, ou, quand ils sont intéressants, rejetés par ceux qui ont réellement le pouvoir, c'est-à-dire l’argent, quand ils ne se heurtent pas à des injonctions paradoxales qui rendent le salarié dingo.

Ce premier roman accumule, comme le narrateur les anxiolytiques, une telle quantité de détails pointus, à la fois drôles et désespérés, qu’on ne peut s’empêcher de le lire à la fois comme un témoignage bouleversant d’un burn-out particulier et comme un « cahier à charge » de ce que l’idéologie néolibérale, la tête du poisson, fait du travail , comme un écho au sentiment qui se généralise : « Face à l’état du monde du travail aujourd’hui, ce n’est pas de la mélancolie que je ressens, mais un désespoir absolu, une sensation de débâcle. » (Virginie Despentes / Télérama 3391)

Sylvie Lansade 
(21/01/15)    



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Le Castor Astral

(Janvier 2015)
220 pages - 17










Michel Goussu
est né en 1976. Blogueur et chroniqueur littéraire pour des radios associatives, il a écrit les spectacles de la compagnie Hiatus (Brest) et publié des nouvelles et des contes. Il a travaillé pendant plusieurs années dans le secteur bancaire. Le poisson pourrit par la tête est son premier roman.