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Stéphane GUIBOURGÉ

Les fils de rien, les  princes, les humiliés


Falco a quarante-sept ans. Depuis sa sortie de prison, il vit seul avec son chien dans une caravane en pleine montagne. En retrait du monde, il cherche l'apaisement, la réconciliation. Il voudrait comprendre sa violence, la nommer : « Qu’y a-t-il au fond de moi de sauvage, de mauvais ? Quel est ce mal ? Une force profonde, qui me précédait je crois. Qui me l’a transmise ? Une maladie présente depuis l’origine, qui surgit soudain et se déploie. Certains savent la juguler, d’autres cèdent et se laissent emporter. Ceux-là dévastent tout sur leur passage. »
Il essaye ici de construire au lieu de détruire comme il l'a fait jusqu'à présent, en bâtissant de ses mains une maison en terre et en pierres qu'il veut offrir comme gage d'amour au fils qu'il regrette d'avoir lâchement abandonné.

Au détour d'un geste ou d'un chemin lors de ses longues marches, ses souvenirs remontent à la surface, sombres et terribles :
L'enfance auprès d'un père, ouvrier à l'usine Citroën de Poissy, qui cognait plus souvent qu'à son tour, une mère soumise et résignée, un frère aîné, adoré, complice et protecteur, disparu un jour sans le moindre mot. Une solitude que, dans sa peur et sa frustration il partageait avec Abdou, Jean-Phi, Pierrot et les autres, les copains de la cité avec lesquels il investissait les cages d'escalier, zonait loin de l'autorité paternelle, à l’affût des conneries qui se présentaient à eux.  
L'adolescence et le licenciement brutal du chef de famille, le chômage, la colère et la honte qui, avec son cortège de misère, brisent l'ouvrier, exacerbent la cogne et font vaciller le foyer familial.
« J'ai seize ans, je regarde le monde d'une autre façon. Je vois les portes se fermer. [...] Ma mère a perdu le sommeil, mon père me regarde sans me voir. Ils classent les factures sans les régler, payent en retard le loyer, puis ne peuvent plus, ne peuvent pas. Ils plient la nuque. [...] Nos pères sont chômeurs. Le gouvernement évoque des demandeurs d’emploi. Ils n’ont jamais su demander quoi que ce soit, ne savent pas appeler à l’aide. Travailler, ils connaissent. Trimer. Des ouvriers, rien de plus. Les voilà contraints aux suppliques. À présent ils baissent les yeux devant leurs fils. Troisième dévaluation. Leurs camarades aussi à genoux. Rigueur. Nos pères ne comprennent pas.»
Alors c'est l'exode plus loin, en périphérie, avec l'abandon des amis et la haine qui se fait sa place.
« Nous venons des mêmes banlieues. L’autre côté du périphérique. Des mères enfermées, femmes de ménage, caissières, ce genre de vie. [...] Les horizons limités. [...] Je ne vois plus Kader, Abdou, Marwan. Leurs pères ont trahi les nôtres, ils ont pris la place de nos pères devant les chaînes d'assemblage. »
C'est alors qu'il découvre dans un terrain vague un camp de Gitans qui l'accueille en son sein sans questions. Leur marginalité, leur insoumission doublée d'un esprit d'aventure, leur assurance inébranlable, le trouble ressenti à la découverte du corps des femmes qui dansent lors des soirées autour des braseros, feront le reste. Le gamin passe-partout, idéal pour le repérage et le guet, finira par gagner leur confiance et être enrôlé pour le vol des « Mercos classe E et S, des béhèmes série 5 et 7, des XT 500 arrachées près du jardin des Batignolles ». L'apprentissage d'une certaineliberté, la découverte de la vitesse et du frisson, étaient une première étape.

 En parallèle et dans l'attente du pire, l'adolescent boxe en salle jusqu'à s'en mettre les mains en sang, écoute en boucle les vinyles laissés par son frère (les Clash, Noir désir ou Joy Division), dans un mouvement permanent d'entretien puis d'évacuation de la rage qui l'habite. 

C'est à 18 ans que, dans une logique d'escalade du chemin de la haine et la violence, il intégrera un groupuscule de skinheads. Une "Meute" d'une dizaine de fauves de vingt ans au plus, qui, abandonnant les noms des pères pour s’appeler Falco, Markus, Paolo ou Duce, obéissent de façon aveugle à Lev, un "fascistes du troisième millénaire" .
« Nous choisissons la haine. Nous sortons la nuit pour casser du bicot, défoncer des youpins. Nous sortons la nuit pour humilier des pédés, des gauchistes, des branleurs. Les passants s'effacent, La colère nous hante depuis l'origine. C'est un écho qui ne faiblit pas.
Nous sommes treize. Des hommes forts, des hommes pâles. Rangers noires lacées haut, bombers sombres, tee-shirts blancs. Une faction. Phalanges tatouées, crânes rasés, fraternité européenne. Nul ne s'oppose à nous, vitesse et violence rassemblées. Dans la pureté de l'instant, chacun de nos pas est une conquête. La ville, les faubourgs nous appartiennent. » aime à dire le leader.
Bagarres au Parc des Princes, vitrines brisées lors des manifs, vols à l'arrachée, voitures incendiées, passages à tabac, viols... Avec eux Falco, qui veut en découdre avec tout et tous, trouve une nouvelle famille à son image, sans rien ni personne pour le retenir. Armé de chaînes ou de battes de base-ball, ivre de puissance, de rage, de peur et d'alcool, il peut enfin donner libre cours à cette violence qu'il a toujours portée en lui.
« Nous sommes les passagers de troisième classe d'un train lancé à pleine vitesse. De l'autre côté de la vitre, le visage des mères, des pères, des frères [...] Au revoir sans un mot. Nos rêves ne seront pas tenus. Ces vies déjà égarées en chemin. [...] Nul paysage, juste la nuit. Devant et tout autour. »
Il s'enfoncera désormais dans la haine jusqu'au meurtre gratuit pour, à 22 ans, se retrouver en prison à purger une lourde peine.
« Il a fallu l'enfermement, les murs si rapprochés qu'ils vous compriment, vous vissent les côtes contre le cœur, le foie, les intestins, puis se rapprochent encore, serrent encore, vous forcent à se replier, à coller à soi-même, à coïncider. [...] Nous entrons dans le silence et l'oubli. [...] Nous rentrons en nous-même. S'annihiler, s'abolir. [...] Nous apprenons la fraction. Séparés de la Meute, nous ne serons plus jamais Un. [...] Nous apprenons à nous connaître, appréhendons ce que nous cherchions. [...] Une liberté violente. Folle. Le tribut est trop élevé, nul ne peut s'en acquitter, nous restons des hommes. Trop de conscience. Une intelligence sans objet, dévoyée. »

Quand il en sortira vingt ans après, ce sera un individu assagi mais fracassé, qui tentera de se réconcilier avec la vie et se réinsérer dans la société. Sans succès apparent puisque, fuyant femme et enfant par peur de les détruire mais non sans un arrière-goût de manque, c'est seul dans les Pyrénées que le lecteur le découvre au début du roman…
« Je n'abrite aucune nostalgie. Je n'ai que la honte mais je veux changer tant que je peux. Je ne suis plus le fils, le camarade, le frère de personne. Il a fallu me battre pour cela. Je suis devenu l'enfant de mes actes, de mes gestes, de mes pas laissés dans la boue. »
« Voilà ce que je cherche : la fragilité. Le doute. Ne plus jamais me laisser entraîner par ce que j'abrite. La violence, la colère qui rôdent. Le bruit de la chaîne, le bruit de l'anneau, le bruit de l'acier... La barque à peine retenue au ponton dans les lueurs de l'aube. »

Les sentiments de l'appartenance et de la dépossession sont au cœur de l’existence de Falco qui a vu son père perdre sa dignité, son frère s’enfuir, ses familles de substitution lui échapper, (« Nous avons perdu en route nos racines ouvrières, la culture de nos origines »), alors qu'il ne fait qu'obstinément rêver trouver, des Gitans aux skinheads, une place, une fraternité, une fierté et un clan.

Ce roman (moins autobiographique selon les dires de l'auteur qu'il n'y paraît) nous immerge dans l'intimité d'une meute de skinheads, nous permet d'entrer au cœur de ses pensées jusqu'à deviner sous le bolide fou lancé dans la ville la carcasse de frustration, de désespoir, de haine, de violence, d'addiction au risque, à la mort et à l’obéissance, qui sous-tend l'ensemble.
C'est sur cet envers des cités et des humiliés, que cette histoire, sans respect chronologique mais déconstruite et grêlée de flashback, menée à grande vitesse à travers les mots crus et poétiques de Falco, nous projette sans ménagement.

Et, derrière son personnage, sous la forme de la confession d'une jeunesse sans espoir qui ne trouve refuge que dans une projection violente d'elle même, (« Il n’est plus aujourd’hui de jeunesse qu’entravée. Contrôlée, assignée, surveillée. Livrée aux écrans, au langage, livrée aux images, aux marques. [...] J'aime ce territoire brûlé où l'on peut survivre en lambeaux, le cœur ouvert et les poings fermés. Ce parfum d'émeute, de rébellion impossible à mater. Une jeunesse sans reddition. Une jeunesse éternelle. Éperdue. »), ce sont ici les questions sociopolitiques du prolétariat privé de son honneur et abandonné de tous (« Les ouvriers ont honte de l'être. On ne parle jamais d'eux, sauf quand ils font grève, ou quand les usines ferment, quand il est trop tard. On ne peut parler de soi quand on n'existe pas. »), de la lutte de classe et des immigrés censés ''voler le pain des Français'', qui sont aussi abordées.
Alors qu'en 1982 dans les usines, grévistes et anti-grévistes s’affrontent dans des combats d’une violence inouïe, « le gouvernement dit de gauche envoie les CRS pour saquer les grévistes, les virer, au nom de la restructuration industrielle ». « Cela se sait peu, nous explique le romancier, mais à l’époque il y a des ratonnades dans les usines et des suppressions d’emploi drastiques, cruelles et inhumaines. »
Un constat bien heureusement exempt de tout développement didactique, qui se contente de mettre en lumière la montée du racisme et de la droite extrême qui s'enracinent dans ce terreau.  
Et le portrait de cette "France de gauche" des années quatre-vingt avec ses deux millions et demi de chômeurs, sa désindustrialisation, la création des "restos du cœurs" en compensation de la fragilisation de "l’État Providence",  les émissions de variétés ou le foot à la TV pour distraction collective, dans cette période de basculement entre les trente glorieuses et la politique de rigueur économique poussée à l’extrême aujourd'hui, trouve un écho étrange en nos esprits.

Ces fils de rien, ces princes, ces humiliés (quel titre superbe et parfaitement adapté !), sacrifiés sur l'autel du progrès industriel et de l'économie, ces jeunes fauves, leur orgueil, leur violence qui n'a d'égale que la puissance de leur désespoir, dégagent une force brute, fascinante, qui nous happe, nous ébranle et nous interroge. Un récit coup de poing aux résonances très actuelles, entre déchirures intimes et désespérances sociales et politiques plus universelles, ne peut laisser indifférent.

Un texte plein de fureur et d'humanité, habité et déchirant, à découvrir de toute urgence.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/10/14)    



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Fayard

(Août 2014)
208 pages 17















Photo   Jérôme Bonnet / Fayard
Stéphane Guibourgé,
né en 1966, journaliste, nouvelliste et romancier, a déjà publié onze livres.