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Fariba HACHTROUDI


Le colonel et l'appât 455



Il fut un jeune soldat valeureux et décoré de l'armée du Seigneur lors de la guerre contre un pays "voisin mécréant".
Puis, à son retour, il a progressé dans les rangs de la hiérarchie des services du Commandeur suprême de la République Théologique grâce à ses compétences d'ingénieur en informatique et à son obéissance aveugle.
"Pauvres de nous, adolescents niais, faciles à manipuler. Pauvres de nous, bande de péquenots et d'ignares qu'un vieillard au cœur endurci crétinisait sans avoir à se creuser les méninges. Nous étions de la bonne chair à canon. [...] Les corbeaux aux commandes avaient dressé l'autel du sacrifice de la jeunesse du pays. Au nom de Dieu et par la volonté du Commandeur."
L'homme finit par devenir un des très proches de l'ayatollah suprême, un homme respecté et même craint, installé dans les allées du pouvoir. L'ex-soldat qui refuse de donner la mort autrement qu'au combat, y accomplit des missions de plus en plus stratégiques et de plus en plus secrètes, dans les renseignements, sans jamais se salir personnellement les mains.

Puis on lui propose de quitter officiellement l'armée pour, sous une couverture d'homme d'affaires assortie d'un salaire confortable, effectuer de façon discrète la surveillance et la restructuration des prisons, élément politique et stratégique important de ce régime basé sur la peur.
"Les manifestations pacifiques sont interdites, au nom de Dieu. Les contestataires sont considérés d'emblée comme des traîtres et des vendus à la solde de l'ennemi agresseur. La chasse aux sorciers contre-révolutionnaires est lancée sur ordre du Commandeur et par la volonté de Dieu. Le pays sera nettoyé des récalcitrants de tout bord grâce à l'aide de Dieu. Toute personne soupçonnée d'agissement suspect en temps de guerre est passible de la peine capitale sur le lieu de son arrestation, sans autre forme de procès, avec le consentement de Dieu. Puisque l'ultime juge n'est que Dieu. Amen."

Le colonel dans sa vie privée présente un autre visage. Il est fou amoureux d'une scientifique athée spécialisée en astrophysique dont les recherches sont la seule passion et qui, entre ses phases estudiantines poussées jusqu'au doctorat passé par correspondance à l'étranger, a consenti à lui donner deux enfants.
"[Vima] pointe du doigt la voûte céleste et crie de toute sa force voilà ce que j'adule. Mon Dieu n'est qu'intelligence concentrée, un trou noir supermassif. Le cosmos ou la complexité d'un ordre né du désordre. Ce qui nous dépasse mais qui ne nous est pas inaccessible. En aucun cas. Les voies de mon Dieu ne sont pas impénétrables. La science est sa seule Loi. Comment veux-tu que je prie un Dieu ignorant, vindicatif, jaloux, rancunier, hargneux et crétin à souhait, à l'image de ceux qui se prétendent ses représentants ? Les représentants du mien sont les Galilée, les Khayyam, les Einstein."
Une femme peu convenable et potentiellement rebelle, que l'on reconnaît comme grande scientifique mais qu'on condamne et méprise par derrière en plaignant son époux et en critiquant sa faiblesse. C'est son talon d'Achille.

Dans le périmètre professionnel du colonel se trouve la célèbre geôle de Devine, bastion de la torture réservé aux prisonniers politiques jugés les plus dangereux ou à leurs proches quand ils sont trop coriaces et tardent à avouer, comme appâts. C'est ainsi qu'il avait été chargé du dossier de 455, une femme torturée pendant des mois pour faire tomber son mari qui, à la stupéfaction de tous, résistait à tout ce qu'on lui infligeait avec un NON tonitruant et déterminé. Un échec flagrant et gênant pour le système. A lui donc de trouver la faille et de vérifier si, éventuellement, elle ne bénéficiait pas de la complicité de certains de ses gardiens.
Il comprendra par la suite que c'est sa passion absolue pour Dél, son époux, et uniquement cela, qui servait à la victime d'armure et de soutien.

C'est à cette période que le "Commandeur " en personne lui demande de devenir le chef de sa garde personnelle. Une promotion inespérée et dangereuse qu'il ne convoite en aucune façon. Prudemment il temporise pour gagner du temps et trouver le moyen d'échapper à cette nouvelle responsabilité qui l'impliquerait plus fortement encore dans les arrestations et l'élimination discrète des opposants. Un refus frontal équivaudrait à un simple arrêt de mort.
Peut-être est-ce cela qui l'amène à commettre un acte manqué, une négligence qui fera basculer son destin : oublier dans son ordinateur personnel la vidéo d'une des séances de torture de la récalcitrante 455 qu'il doit analyser et décrypter. Quand Vima, horrifiée, la visionne, elle exprime à son époux son dégoût et le somme de tout quitter après avoir tenté de se racheter en libérant cette femme de son enfer.
Fou de douleur devant le rejet de celle qui fait toute sa vie, le colonel accepte, promet, parvient à faire sortir 455 de sa geôle infernale et à organiser sa fuite à l'étranger.
Simultanément, pour ne pas mettre sa propre famille en danger, il planifie son exil à lui, espérant le pardon et le retour, ensuite, de sa femme.

Cinq ans plus tard, réfugié dans un pays du Nord, il attend toujours d'être régularisé et d'obtenir l'asile politique afin que sa femme puisse le rejoindre. Le pays d'accueil n'est pas le paradis escompté et y montrer patte blanche n'y est pas si simple. C'est dans un misérable foyer et à son tour sous surveillance, qu'il doit prendre son mal en patience.
"Me voilà seul au monde dans une sordide piaule d'un foyer d'apatrides. Depuis cinq ans je m'accroche. En vain. Je ne mens plus. Je ne me salis plus les mains. Je dénonce nos tyrans. Depuis cinq ans je dis que je suis prêt à parler à visage découvert devant les caméras. Sur la place publique. Aux journalistes du monde entier. S'ils m'accordent leurs droits de l'homme et des papiers en régle. Mais la vérité ne paie pas. Pas plus ici que là-bas."

Un matin, alors qu'il se rend, une fois de plus, à une convocation du bureau de l'émigration pour ce qu'il espère un ultime entretien, il voit arriver, à la place de la traductrice habituelle, une femme en qui il reconnaît immédiatement le numéro 455. Tout d'abord troublé, il se rassérène en se disant que la victime ne peut le reconnaître puisqu'elle n'a jamais vu son visage. La séance de questions se déroule tout à fait normalement mais un détail, ce pied toujours posé de biais de ce compatriote en face d'elle, trouble l'interprète, et la ramène de façon fugitive mais pressante au souvenir de sa dernière séance de torture à Devine.
Un choc partagé, une déflagration, qui fait resurgir le passé dans toute sa violence.

Le colonel ne la lâchera plus. Il la cherche dans le quartier, la suit, l'aborde pour lui raconter l'organisation de son sauvetage, sa fuite à lui, sa vie d'avant, sa famille. Ils partagent le pays perdu, la solitude et la passion que chacun éprouve pour son amour laissé là-bas. Finalement bourreau et victime qui ont connu deux versants d'une même réalité, de celle que les mots ne peuvent pas vraiment traduire et qui les isole des autres, finiront par se comprendre. Entre eux va se nouer une étrange relation, faite de dépendance mutuelle et de confrontation, qui leur permettra, à lui d'achever son processus de rédemption pour son aimée, à elle de combler les vides de son passé pour mieux s'en libérer ensuite.

L'auteur alterne les confidences entre la victime et celui qui se trouve être à la fois chef de ses bourreaux et acteur de sa libération, en un face à face tragique. Leurs voix s'affrontent mais, entre ces deux êtres éblouis par l'élu de leur cœur et unis par la douleur du sacrifice qu'ils ont fait sur l'autel de l'amour, la complicité finit par s'installer.
Au-delà du contexte politique, c'est effectivement la passion qui est le sujet même de ce roman : passion amoureuse du colonel et de 455 et celle, de nature différente mais tout aussi absolue, de Vima pour la science.
De Dél, le résistant, nous ne saurons finalement que peu de choses. Il nous apparaît comme un homme défaillant ou brisé qui n'est en tout cas pas à la hauteur des sentiments dont il est l'objet. Vima, l'épouse du colonel, à la présence aussi palpable à travers les confessions de l'homme que celle des deux protagonistes principaux, habitée par ses astres lointains avec une intensité semblable à celle de leur dévotion sentimentale, témoigne par contre d'une forte personnalité. Une femme de raison, d'un pragmatisme, d'un esprit d'indépendance et d'une ambition hors du commun, qui incarne un élément "froid" face à la violence du contexte et à l'ardeur des deux autres. Une rebelle aussi, à sa manière, qui représente l'exact contraire de ce que les ayatollahs voudraient imposer comme image de la femme dans leur pays d'origine.
Youri, le réfugié qui partage la chambre du Colonel, son seul ami, un poète hors du temps et du monde qui philosophe à ses heures, et le très beau personnage de la mère de 455 amènent une composante humaine plus en nuance.

Ce qui peut surprendre dans ce roman c'est le positionnement même des deux protagonistes principaux : le colonel et l'appât y sont mis sur le même plan. Hors tout jugement moral, ils se retrouvent parallèlement comme absous par la pureté de leur sentiment amoureux, qui leur donne, à elle le courage d'affronter la torture sans flancher et à lui de troquer son costume d'auxiliaire de la dictature pour celle de résistant afin d'obtenir le pardon de sa femme.
L'auteur s'en explique : "Le colonel de mon histoire est la victime d'un système qui l'a rendu monstrueux. Mais son amour pour sa femme lui rend son humanité. Je comprends parfaitement les mères qui pardonnent à l'exécuteur mais veulent voir en justice les responsables politiques. Ce sont eux les vrais coupables. Eux que l'on doit retrouver face à la Justice internationale."

Mais "la torture, à l'instar de l'amour, brise, déforme et transforme", de même en est-il de la dictature. Et ce sont les dérives totalitaires et religieuses de son pays d'origine que Fariba Hachtroudi fustige aussi ici, mettant en regard les deux formes d'aliénation que sont le pouvoir et l'amour.

Mais en ne mettant pas de nom sur la République Théologique ni sur la terre d'accueil des exilés, elle évite d'enfermer son récit dans un périmètre géographique ou religieux déterminé pour lui donner une dimension plus générale. "Je n'évoque dans ce livre ni lieux, ni époques. Tout au plus, on sait que l'histoire est actuelle. Par là, je veux dire qu'elle aurait pu se passer en Amérique latine dans les années 70, en Iran dans les années 80 ou actuellement en Syrie ! Je l'ai fait exprès. Ça laisse un flou pour dire que les maux de l'humanité comme l'amour sont universels" confirme-t-elle sur son blog.

L'écriture de ce roman dense et habité de fureur et de violence, est acérée et vive. La tension dramatique y est intense et les retournements de situation inattendus.

Le lecteur se retrouve ici déstabilisé face à un roman qui parle d'amour sans être un roman d'amour, qui fait un procès sans appel du totalitarisme sans tomber dans le pamphlet politique, qui fouille la nature humaine dans sa part de lumière et sa part d'ombre. Un récit complexe qui n'hésite pas à déranger, à jouer de l'ambivalence, à opposer cœur et raison, à soulever plus de questions qu'il ne partage de certitudes. Si les cartes de l'amour, de la connaissance, de la tolérance, de la vérité sont bien dans le jeu, parfois, elles changent de main...

Un récit terrible et bouleversant sur la folie du pouvoir, la guerre, l'engagement, les femmes, le pardon et l'amour.

Dominique Baillon-Lalande 
(05/03/14)    



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Albin Michel

(Janvier 2014)
192 pages - 16











Fariba Hachtroudi,
née en Iran, vit en France depuis son adolescence. Journaliste et écrivain, elle a déjà publié une douzaine de livres et reçu le Grand prix des Droits de l'homme.



Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur :
www.faribahachtroudi.fr