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Kaoutar HARCHI

 À l'origine notre père obscur


À l'origine de ce roman se trouve une communauté de femmes.
Accusées d'avoir entaché la réputation et l'honneur de la famille ou victimes d'une rumeur, elles se voient condamnées sans procès et pour une peine à durée indéterminée à demeurer enfermées dans "La Maison des femmes",  à la demande d'un homme, d'un mari, d'un père ou d'un frère.
Un étrange lieu qui diffère d'une prison puisque la porte vers l'extérieur n'est pas verrouillée et qu'aucun garde n'est payé pour les surveiller. Mais si ces femmes de tous âges et de toutes classes sociales y vivent entassées dans des conditions difficiles, se nourrissant des seuls dons que déposent lors de leurs visites, ou leur font parvenir, les familles, aucune jamais, ne s'en est échappée.
Mises au ban de la société, accablées par le poids des traditions, victimes du pouvoir patriarcal qui fait loi, elles acceptent leur sort, s'organisent collectivement pour survivre en attendant une visite, espérant un pardon qui viendra les libérer et les rendre à la vie.

Seule "la Mère", cette jeune et belle épouse cloîtrée là depuis la naissance de sa fille, devenue ainsi l'unique enfant de toute la communauté jusqu'à ce qu'elle soit elle-même devenue femme, sait que pour elle tout espoir serait vain. La belle famille, riche et puissante, qui l'a conduite ici, a interdit à l'époux qu'elle tient sous sa coupe la moindre initiative en ce sens. À vie.
La femme exerce sur ses consœurs une véritable fascination; elle est la reine, la mère de toutes. « À sa manière de les regarder, de leur parler, de les toucher, cette femme leur transmet une force. Elle répète souvent en lavant son linge, en cuisinant, en frottant les carreaux : n'ayez peur de rien car en quittant cette maison, vous serez plus grandes qu'eux. »

Au cœur de ces invisibles, dans ce milieu hermétiquement clos, la gamine chétive et farouche, innocente enchaînée à cette mère froide, impérieuse et mystérieuse, qu’elle adule, grandit hors du monde, aux fluctuations de l'amour ou du rejet de sa génitrice.
« Mon visage est dans la chaleur des seins de la Mère. J'en oublie la faim. Je voudrais que la Mère me serre plus  fortement contre elle pour oublier à quel point j'ai faim mais, ce soir, la mère ne me prend pas dans ses bras. »
 « À tout moment du jour comme de la nuit, le chagrin l'envahit et la rend muette. Distante. […] Aussi loin que je me souvienne, je vis dans le silence de la Mère. […] La Mère aux bras reprisés, la Mère qui s'entaille les poignets, dit : bien sûr les gens savent, les maris surtout. Je voudrais qu'elle ne s'arrête pas de parler, que je puisse comprendre quel crime nous avons commis pour être punies de la sorte, isolées des autres, volées à nous-mêmes, mais quelque chose empêche toujours la Mère de poursuivre. Face à elle, je suis face à mille mystères. »
Otage et témoin impuissant de l’aliénation de celle qu’un infini désespoir n’a cessé d’éloigner d’elle, de la folie qui la gagne,  l'enfant est nourrie à la frustration et la douleur.
« Enfant, j'ignore le pourquoi du malheur. Je n'en connais que l'image. […] Je voudrais consoler ce qui en elle souffre, je voudrais la prendre par la main. Marcher à l'abri du regard des femmes, vers la grande porte en bois. Saisir la poignée. Ouvrir cette porte. Partir. »
Face à la solitude et au manque d'amour, la gamine, une fois les huit ans atteints, est autorisée par le clan des femmes  à de brèves escapades, seule, à l'extérieur mais en restant à proximité des grands murs.
« Suffocation, vertiges, nausée. Envie brutale de fuir cette maison singulière, aux frontières de l'irréel, cette maison dont les femmes disent qu'elle est le vestige d'un temps ancien, archaïque, une maison aux chambres carrées, à peine meublées – un lit, une chaise, une tablette –, une maison sans la moindre trace de couleur où règnent le silence des cimetières, l'obscurité des forêts, une maison entourée  d'un terrain vague, construite à l'écart de la ville par des hommes aidés par des femmes dans le but d'isoler d'autres femmes. La maison des délits du corps où l'on ne châtie ni ne violente, où on rééduque jour après jour, au risque d'y passer des années, par la seule force de l'enfermement. Il faudrait dire : de l'emmurement. »
Et il y a en chacune des femmes qui vivent ici comme « une forme de complaisance à être enfermée, à être punie sans réelle raison, dans leur chair, dans leur âme, à être humiliée de la sorte […] comme s'il était un certain endroit où souffrir procure un certain plaisir. »

Alors que la Mère s'étiole, de privation en douleur, de fièvre en délire, le sentiment de révolte et le désir de liberté finissent par emplir l'adolescente qui se prend à rêver à son tour à cet homme qui pourrait la ramener, un jour,  peut-être, parmi les vivants. Plutôt que de chercher à se venger de ce "père obscur" absent, responsable de la destruction et de la mort de sa mère, et de son inexistence à elle, la victime collatérale aspire à être reconnue et acceptée par celui qui lui semble alors constituer son seul espoir, son seul chemin vers l'avenir.
 
Après le décès de sa mère, la jeune fille à qui les pages cachées, découvertes sous les matelas, dans les armoires ou les fissures des murs, ont révélé les secrets de certains des fantômes  qui ont croisé sa route, que les mots griffonnés par sa mère éclairent sur la calomnie dont elle a été l'objet et la puissance de ce clan familial à qui elle a dû son enfermement, décide de ne pas se laisser enterrer vivante mais de franchir à jamais la lourde porte pour se rendre chez le père.
Une façon de rendre justice à celle qui a passé sa vie à attendre, de faire connaître sa mort en dehors de l'espace clos auquel on l'avait condamnée, d'affirmer son existence à elle aux yeux de cet homme qui a scellé leur destin à toutes deux.  
Mais une fois sur place, les pieds dans les traces de sa mère, c'est un père impuissant et une famille repliée sur ses secrets et sa violence qu'il lui faudra affronter...

Ici, chaque chapitre porte en exergue un bref extrait de la Bible, comme pour montrer que, depuis la Genèse et la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam, l’inégalité des sexes se perpétue à travers les siècles. Belles introductions pour ce texte semblable à une tragédie antique, sombre et violent, qui donne toute la place à la souffrance de ces femmes, traite de leur asservissement, de leur enfermement et de leur négation, du poids des traditions, de la culpabilité de tous, mais aussi de l'appétit de vivre et de la volonté de libération de la plus jeune d'entre elles.
À l'origine, notre père obscur, récit du reste non localisé, sans nom de lieu et sans noms propres, qui pourrait se dérouler sous bien des latitudes et que l'auteur incite à décoder comme un récit universel, dépasse le stade de l’anecdote et tire sa force de cette distance qu'il instaure face à ce drame à la fois personnel quand il est vécu par ce couple mère-enfant, incarnation même de la douleur, mais aussi symbole de tant d'autres qui lui ressemblent.
Et si les images du malheur partagé sont poignantes, celles des corps et des gestes quotidiens de ce gynécée viennent ajouter, par la beauté qu'elles introduisent, du mystère, de l'intensité, à l'absurdité et l'horreur de la situation. Et sans cesse, ces femmes bafouées, brisées, sont en quête d’amour, tentent de rester debout, avec une remarquable obstination à vivre et à espérer. 

Cette fable cruelle sur le patriarcat, le silence et les non-dits face à la force de l'amour et à la quête d'identité de la jeune narratrice, est structurée en deux parties : la vie dans la "maison des femmes" puis l'incursion de la fille dans la famille du père.
Elle est  portée par une écriture simple, lapidaire mais intense et musicale.

Kaoutar Harchi par ce roman violent qui nous parle de révolte et de liberté dans ce carcan que sont la famille et le poids religieux et social, parvient, par son histoire, ses personnages et ses mots, à imprimer en chacun de nous, en caractères gras, des questions fondatrices, fortes et existentielles. Comme un message jeté à la mer pour un monde meilleur.
Et je ne résiste pas à vous en livrer les dernières lignes : « Ils iront jusqu'à affirmer que ne peut prendre corps, ici-bas, que par la guerre. N'ont de réalité que les soldats qui combattent et les femmes qui se sacrifient. Tout le reste, ils diront, n'est que mythe et légende. Mais ceux qui auront connu le Père et sa fille, dans leur cœur, sauront la beauté. La force. La grandeur de cette scène d'amour. »

Dominique Baillon-Lalande 
(28/08/14)    



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Actes Sud

(Août 2014)
176 pages - 17,80










Kaoutar Harchi,
née à Strasbourg en 1987, de parents marocains, titulaire d'une licence de lettres modernes, d'un master de socio-anthropologie et d'un master de socio-critique, est l'auteur des deux romans : Zone cinglée (Sarbacane, 2009) et L'Ampleur du saccage (Actes Sud, 2011).