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Jean HATZFELD


Un papa de sang


En 1994 au Rwanda, en à peine six semaines d'avril à mai, 50000 Tutsis, sur une population d'environ 59000, ont été massacrés à la machette par des miliciens et voisins Hutus, sur les collines de la commune de Nyamata. Sur ce génocide Jean Hatzfeld a déjà écrit plusieurs livres :  Dans le nu de la vie avec la parole des rescapés Tutsis en 2000, Une saison de machettes avec la parole des miliciens Hutus, puis La Stratégie des antilopes lors du retour au village des Hutus qui avaient fui les représailles au Congo.
Inlassablement l'auteur revient à Nyamata, cette bourgade au bord de ses marais avec quelques dizaines de milliers d’habitants répartis sur une quinzaine de collines, pour collecter les témoignages qu'il triera et classera, de retour chez lui, pour en extraire l'essentiel.  

Dans Un papa de sang, c'est cette fois aux enfants, qui n'ont pas connu les machettes mais ont grandi dans l'ombre du massacre, que s'attache l'auteur.  Des gamins que Jean Hatzfeld connaît pour les avoir côtoyés en famille lors de ses précédents passages et qui, dans ce milieu rural où (fait quasiment unique dans l’histoire des génocides) rescapés et tueurs doivent cohabiter en toute conscience, se livrent en toute honnêteté.

Idelphonse, Fabiola, Immaculée, Fabrice, Jean-Pierre, Nadine, Ange, Sandra, Jean-Dasmascéne, sont aujourd'hui lycéens, couturiers, pécheurs ou agriculteurs et s'ils ont tous été indirectement touchés par le même drame, leur position, leur histoire familiale et les mots pour l'évoquer différent.
Est-il possible comme le souhaite le gouvernement rwandais, pour hâter la réconciliation et éviter qu'une telle horreur se reproduise, d’effacer toute appartenance à une ethnie ?
Jean Hatzfeld, dans l'immédiat n'y croit pas : « À Nyamata, qu’on écoute les familles tutsies, hutues ou les enfants, ils sont tous unanimes pour dire qu’ils appartiennent à une ethnie. Mais ce qui m’a le plus surpris au cours des entretiens, c’est de voir à quel point les enfants sont ravagés. Peut-être moins par les tueries elles-mêmes – encore que… – que par le poids des silences, du chagrin des parents, des mensonges ou des rumeurs. »
Les enfants de victimes qui ont vu leurs parents s'abîmer dans le silence, l'absence, la douleur ou l'alcool et en gardent du ressentiment et de la peine, sont marqués par un passé familial terrible mais celui-ci est sans ambiguïté. Le poids du génocide se fait  plus nocif encore dans les familles hutues où les enfants, à qui l'on n'a jamais fait le récit véritable des méfaits de leurs pères mais qui en connaissent presque tout par la rumeur, vivent dans une atmosphère de mensonges, de non-dits, de culpabilité et de trouble malsain .
« Fils d'un ancien tueur, c'est quand même un peu fâchant. Le cœur croise le soupçon. Ça freine l'amour et l'intimité entre des personnes de notre âge. » Jean-Pierre (Hutu, 19 ans)
« Aucune chance de se faufiler. Les jeunes Tutsis pensent à leurs disparus. Les enseignants les sermonnent pour qu'ils pensent au pardon. Les jeunes Hutus pensent à leurs pertes aussi, ils doivent se montrer humbles et compatissants. On se contourne par commodité. » explique Jean-Dasmascéne (Hutu, 16 ans)
« C'est la rancœur qui unit les deux camps des jeunes hutus et tutsis, ce n'est pas l'appétit de vérité. Des jeunes hutus détestent leurs camarades qu'ils soupçonnent de favoritisme (les jeunes hutus se retrouvent souvent exclus de l'école par incapacité à payer les minervals nécessaires quand leur parcelle donne mal alors que le Farg paie la scolarité des jeunes rescapés, leur facilitant l’accès aux études supérieures), [...] Sur les bancs de l'école, la vie scolaire temporise leur colère, mais pas le soupçon. [...] Si la pauvreté chasse de l'école les uns ou les autres, ils aspirent à la vengeance. Ça se comprend. » Ange (Tutsi, 19 ans) 

Les adolescents et jeunes adultes dévoilent peu à peu leurs traumatismes : les crises d'angoisse de certains écoliers, l'exclusion des orphelins abandonnés à eux-mêmes, les familles amputées, la douleur des mères qui ne s'efface pas, les insultes et crachats adressés à ceux dont les pères ont « mouillé la machette », le poids des visites du père en prison, l'incapacité à aller jusqu'au marais, les peurs, le ressentiment, les jalousies...
« J'ai quand même osé demander à ma mère la vérité. Elle a choisi sa voix la plus douce, elle m'en a parlé dans les yeux. Elle m'a raconté que pendant le génocide des femmes pouvaient être fécondées par des êtres sauvages. Elle-même, après avoir été forcée par un Interahamwe, elle a été obligée de le suivre jusqu'au Congo. Il en a fait sa servante. C'est ainsi que je suis née. [...] Un sang mal-aimé coule dans mes veines » confie Nadine (Tutsi, 17 ans).
« J'ai voulu savoir pourquoi le papa ne revenait plus à la maison, comme tout enfant privé de son papa. La maman a proposé de courtes explications sur les tueries, mais elle n'a pas commenté la captivité du papa. [...] À Rilina, le papa a reçu une peine de douze ans, il a duré là-bas sept ans . Je ne sais si la punition contrebalance ses méfaits. Comment le saurais-je ? » Idelphonse (Hutu, 16 ans.)

Mais ils sont jeunes et la vie bouillonne en eux assez pour s'exprimer librement sur d'autres sujets qui leur tiennent à cœur. Certains évoquent le soutien que leur apporte la foi, d'autre se révoltent contre la pénibilité du travail agricole et leur pauvreté, et la plupart sont captivés par Internet, ont des rêves d'argent et d'amour, osent des projets d'avenir, de couple, d'enfants et de métier… comme pourraient le faire bien d'autres adolescents sur la planète.
« Je pense sincèrement que Dieu m'a sauvée. Nombre de rescapés le croient aussi. Nombre de Hutus pensent que Dieu les a aidés à revenir vivants de l'exode pour entamer une nouvelle vie de paix. [...] J'ambitionne la faculté de droit, la magistrature. Le métier de juge m'attire. Je l'exercerai à Nyamata, parce que Nyamata me rend heureuse. [...] Je suis contente d'être rwandaise et tutsie. » Ange (Tutsi, 19 ans)
« Au fond, dans vingt ans, j'aimerais vivre en Italie. J'ai entendu que là-bas règne la tranquillité, qui ne connaît ni l'ethnie, ni la machette. C'est un pays sans convoitise, sans guerre religieuse comme partout dans le monde. [...] Si j'ai la chance d'attraper un bon boulot en Italie, je m'accoutumerai. » Fabiola (Hutu, 19 ans)
« Nyamata vire moderne grâce à l'électricité, la télévision, les véhicules. Le pays tourne dans le bon sens parce qu'il se construit partout des hôpitaux et des banques, et des boutiques attirantes. Les nouveautés que l'on fouille sur Internet ne m'effrayent pas. [...] Je mettrai toutes mes forces dans les études d'infirmière [...] enseigner me plaît aussi. Soigner ou enseigner. Nombre de métiers me tentent sauf ceux de l'agriculture. » Nadine
« Dans vingt ans, je me vois petit propriétaire d'un commerce et d'une moto et d'une vache dans l'enclos. Le commerce au détail c'est réjouissant. Si tu te montres sobre, les bénéfices t'encouragent à amasser des richesses. [...] j'ouvrirai une boutique au centre de Nyarunazi pour débuter. Ensuite je déménagerai à Nyamata. » Idelphonse.

Cependant, s'ils fréquentent les mêmes écoles, dansent ou jouent au foot ensemble, chantent dans les mêmes chorales, vont dans les mêmes cafés internet, se parler librement, se lier, envisager de se marier entre ethnies restent pour certains Tutsis impensable.
« Sachant ce qu'ils ont vécu pendant les tueries, il me serait honteux d'introduire dans la famille un prétendant d'une autre ethnie. Ce ne serait pas la peur de cette personne mais le manque de respect pour les miens. La méfiance aussi. » Immaculée-Feza (Tutsi, 16 ans)
« Le mari idéal, il se présentera rwandais. Pourquoi un étranger me comprendrait ? Est-ce qu'un homme qui n'a pas connu la menace de la machette accepterait mon timide caractère ? [...] Le mari, je le veux tutsi aussi, Rescapé je ne dis pas mais tutsi quand même pour qu'on s'entende en toute situation. » Ange
Mais d'autres, plus avant sur le chemin de la réconciliation souhaitée par le gouvernement ont des positions moins marquées :
« Je ne sais pas si je pourrais tomber amoureuse d'un garçon hutu. [...] À l'université, c'est la foule de la jeunesse, ce peut être différent. On y fréquente des garçons sans rien connaître de leur famille. On se parle, on se taquine, on se plaît. [...]  S'ils se montrent en bonne entente, aucune chance de les identifier, l'amour peut en profiter pour se glisser. Si je découvrais mon amoureux hutu, je me verrais bousculée. Mais je pense que je pourrais bien ne pas l'abandonner. Comment le savoir ? » Sandra (Tutsi, 18 ans)
« J'espère rencontrer plus tard une fille qui sache l'agriculture. [...] Une fille gentille, aimable avec les avoisinants et attirante, et forte dans tous les domaines. Les femmes des deux ethnies sont aussi capables en toutes activités. [...] Je me vis rwandais avant tout, comme tout le monde ; du moins comme tous les Hutus qui veulent distancer le passé.[...] On a aussi eu notre part de malheur. Raison pour laquelle je n'attache pas d'importance à une épouse tutsie, à condition qu'elle ne me reproche pas le papa. » Jean-Damascéne
« Dans vingt ans, rien ne me distinguera des autres. Je ne sais si les gens oublieront mon père. Moi je serai un homme comme tout à chacun sans plus d'inquiétude. J'aurai une famille sans anicroche. Ça ne me gênerait pas de me promettre à une fille tutsie, du moment qu'elle ne zigzague pas entre les travaux domestiques. La galanterie se moque des origines. » Fabrice (Hutu, 22 ans)
« C'est possible qu'elle aime sans mot dire un garçon hutu et le ramène un jour à la maison ganté de blanc. S'il est bon chrétien, je les confierai tous deux entre les mains de Dieu. » Claudine (Tutsi, mère de Nadine).

                 

                    L’écrivain reste ici fidèle à ce mélange de témoignages et d’insertions qui sont sa marque depuis ses débuts en littérature. S'appuyant sur un minutieux travail de montage pour mettre en résonance les entretiens récoltés, il encadre ensuite les voix des protagonistes avec ses propos de narrateur qui lui permettent de contextualiser, préciser, compléter les témoignages. Aux confidences rapportées en toute authenticité à la première personne se mêlent aussi des chroniques des uns et des autres sur la vie quotidienne sur les parcelles ou dans la ville.

Jean Hatzfeld explique sur RFI : « J’ai surtout essayé de comprendre l'impact de l’héritage du génocide sur le vécu des jeunes au quotidien, sur le processus de leur structuration psychique. Ces enfants ont grandi sans père ou sans mère ou parfois sans aucun des deux, parce que ceux-ci ont été tués pendant le génocide ou parce que les gacaca, soit les tribunaux collectifs que le gouvernement a mis en place pour accélérer les procès des génocidaires, ont condamné les parents tueurs, surtout le père, à des peines de prison. Les enfants des tueurs ont dû se construire dans le tiraillement entre allégeance et rejet. Les crachats, les insultes dont ils font parfois l’objet sur le chemin de l’école, leur rappellent qu’ils vont devoir vivre avec le poids du crime commis par leur père, mais ils ne peuvent pas pour autant rejeter leur père totalement. Leur souffrance est d’autant plus grande qu’ils ne peuvent pas parler en famille des crimes du passé et doivent vivre avec les rumeurs et les racontars. Quant aux enfants des familles tutsis, ils sont condamnés à se construire avec le manque des proches disparus et le chagrin du parent rescapé. Qu’ils soient Tutsis ou Hutus, lors des conversations que j’ai eues avec eux, ils parlent inévitablement beaucoup de leur père, du papa de sang, mais aussi de leur mère. Ce qui fait que ce livre est aussi un livre sur les parents, comme le suggère le titre. »

Et ces récits puissants sont portés par cette langue, au phrasé et au vocabulaire si particuliers, parlée au Rwanda, pétrie de métaphores, de néologismes et de poésie :
« En Afrique, le temps polit les histoires à l'aide de mots merveilleux. Plus elles datent, plus elles brillent. Les contes du Rwanda ont manqué à ma petite enfance. » Immaculée-Feza. « Peut-être nul mot ne me viendra aux lèvres, que des tremblements. » Nadine.
« Les Rwandais ont cette manière très pudique et très précise de contourner à la fois les difficultés et le mensonge. Lorsque Nadine veut par exemple expliquer son lien avec une amie qui, comme elle, est le fruit d’un viol, elle a cette formule : Elle  aussi est née d’une semence de violence. Travailler avec ce matériau est un immense plaisir » explique l’écrivain. (RFI)
Cette langue toute en couleurs et en retenue est, sans doute, l’un des atouts qui rendent possible la lecture de tous ces récits sans que le lecteur se sente écrasé par la souffrance toujours présente en filigrane.

La démarche littéraire de Jean Hatzfeld n’est jamais de comprendre (le pourrait-il ?), d’expliquer ou d'apporter des réponses mais de donner la parole et de « construire la mémoire trouée et fragile à travers les discours d’adolescents ». Et la bienveillante distance qu'il s'impose permet au lecteur, ramené simplement à hauteur d'homme, de ressentir autant d’émotion pour les enfants rescapés que pour les enfants des tueurs, également victimes des massacres qui ont marqué leurs familles respectives.
Par sa façon de rejeter aussi bien la vision idyllique de la réconciliation en cours que l’apitoiement  sur les dégâts produits par le génocide sur les enfants des acteurs ou victimes de l'époque,  par la diversité, la profondeur et la richesse de ses entretiens menés et mis en forme, c'est avant tout à l’humain avec ses forces et ses travers, aux conséquences des guerres sur les générations suivantes,  mais aussi à la vie en marche et, au-delà de la douleur et des difficultés, à l'espoir, que Jean Hatzfeld nous confronte.
C'est émouvant et passionnant !

Dominique Baillon-Lalande 
(17/09/15)    



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Gallimard

(Août 2015)
272 pages - 19
















Jean Hatzfeld,
né en 1949, a été grand reporter et correspondant de guerre, une expérience qui a nourri ses romans et récits. Il a obtenu une douzaine de prix dont le Médicis 2007 pour La stratégie des antilopes.










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