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Mikaël HIRSCH

Libertalia



1872 : le Second Empire s'est effondré, la Commune a été réprimée, la France a perdu la guerre contre la Prusse et abandonné l'Alsace-Lorraine, la IIIe République peine à trouver sa solidité.   C'est dans ce contexte de mutation que Mikaël Hirsch a choisi d'installer son dernier roman, s'appuyant sur deux jeunes hommes venus d'horizons bien différents mais ayant tous deux choisi, comme le Traité de Francfort les y autorise, de rester français et de quitter l’Alsace pour Paris.
Les optants, comme on les nomme, se retrouvent donc sur les routes et c'est là que Baruch Lehman et Alphonse Muller se rencontrent.
« Il se prénommait Baruch, comme Spinoza dont il ignorait tout et se nommait Lehman, comme son père Nathan, marchand de céréales à Fegersheim à l'époque où celle-ci n'était pas encore une banlieue-dortoir de Strasbourg, mais une petite commune agricole des bords de l'Ill. Migrant vers l'intérieur, il traînait dans un grand sac de cuir, quelques sauf-conduits rédigés en lettres gothiques et du linge immaculé que lui avait donné sa mère. (…) C'est en 1872, peu avant Belfort, sur une route accidentée et longeant une forêt de hêtres, à hauteur de Rougemont-le-Château, que Baruch Lehman rencontra Alphonse Muller, dit Fons. Celui-ci avait lu Proudhon, se disait anarchiste, avait exercé la profession de géomètre auprès d'un notaire de Mulhouse et se trouvait assis, au bord du chemin, sous un ciel changeant qui annonçait l'orage. »
Le fils de petit industriel, aventureux, avide de grands espaces et disciple de Proudhon, et le  jeune juif rebelle qui n'arrive pas à s'identifier à cette communauté dont il finira exclu à cause de son intérêt pour les métiers de la forge qu'il apprend auprès d'un goy, comprennent immédiatement « qu'ils chemineraient ensemble, comme on s'associe aux cartes, par goût du jeu et intérêt commun ».
Tous deux, jeunes et vibrants d'idéalisme, profitent de cette opportunité pour quitter leur milieu d'origine et réaliser leurs rêves de participer à l'élaboration d'un monde nouveau. Ils l'imaginent semblable à Libertalia, une colonie libertaire et égalitaire fondée sur l'île de Madagascar par  le pirate Olivier Misson, terre promise où la propriété est abolie et les ressources mises en commun.
À l'époque, le mythe développé par Daniel Defoe dans l'Histoire générale des plus fameux pyrates (Londres, 1724-1728) avait trouvé un vrai écho, déformé, amplifié, parmi les libertaires.
C'est donc ensemble, lors du chapitre intitulé "Mississipi" qui transforme leur voyage sur la Marne de l'Alsace à Paris en une véritable expédition, qu'ils se dirigent vers le Nouveau monde.

Quand les deux hommes atteindront Paris, leurs chemins divergeront mais aucun ne trahira la quête de Libertalia. C'est à trouver chacun une place dans la société, qui leur permette de contribuer  activement à l'élaboration de ce jardin d’Éden, qu'ils s'emploient.  
Baruch, devenu Bernard pour mieux se fondre dans la masse et ne pas être doublement stigmatisé par ses origines alsaciennes et juives, pour s’émanciper de son ancienne vie et se sentir libre de ses choix, s’appuiera sur ses connaissances du travail des métaux pour être intégré au chantier de construction de la Statue de la Liberté construite par Bartholdi aux Batignolles. Un cadeau symbolique destiné au nouveau monde États-Unien qui semble à Bernard incarner totalement son idéal. Un projet technologiquement novateur (avec Gustave Eiffel comme ingénieur) qu'il accompagnera vite comme chef de chantier et qu'il considérera comme sa participation majeure à Libertalia.
Une aventure qui lui permettra de mener une vie confortable à Paris où il fondera une petite famille sans histoire. Lehmann (devenu Léman comme le lac pour les Parisiens) ne retournera dans son village alsacien que douze ans plus tard pour l'enterrement de son père. Il s'y sentira étranger et se promettra de ne plus y mettre les pieds. 
Fons, mettant à profit sa formation, trouvera un poste de géographe au ministère, sera associé aux missions menées par Ferdinand de Lesseps avant le perçage du canal de Panama, voyagera dans le monde pour cartographier les colonies, porté par l'histoire et les idéologies de son époque. Cela ne se fera pas sans compromis ni désillusions. Le brillant jeune homme y aura diverses promotions, grimpera rapidement dans l'échelle sociale, côtoiera le grand monde et le pouvoir. Il sera même, sans grande conviction, initié aux mystères de la franc-maçonnerie qui l'accueillera en son sein.
« Ce qui se tramait là, en guise d'intrigue, relevait de la conversation de salon, et les ragots qui auraient pu s'échanger au bar du Grand Hôtel prenaient immédiatement, dans l'intimité de la loge, des allures de conspiration. » 

Des vies bien remplies pour les deux hommes qui se voient régulièrement. Mais s'ils ont contribué comme ils le souhaitaient à l'émergence d’une société nouvelle, s'ils ont gravi les échelons de la société parisienne et ont participé aux aventures majeures du monde moderne dont l'écho a été orchestré  par la presse à grand tirage, cela n'a pas été cependant sans composer avec la réalité parfois amère de la IIIe République.

Le récit se termineainsiavec la visite par les deux compères devenus vieux de l'Exposition universelle.Un véritable sentiment d'affliction les saisit face aux cases malgaches et au pavillon tunisien en carton pâte mettant en scène les « bons sauvages ». Les commentaires de la  famille Fenouillard qui « s'extasiait sur le génie français, (...car) ayant rencontré les Papous et les trappeurs du détroit de Behring, elle était à même de comparer les mérites de chacun, avant de rentrer contente à Saint-Rémy-sur-Deule » finirent de les accabler.
« Tout avait commencé dans un livre et tout semblait désormais s'achever dans un théâtre ».
                                      

Mikaël Hirsh émaille le récit de vie de ses deux héros par de nombreuses références historiques, bien intégrées, qui l'enrichissent et donnent de la cohérence à l'ensemble au-delà des différents univers dans lesquels il nous fait pénétrer.  
Mais dans ce roman d'initiation, inscrit dans un contexte de colonisation et de front populaire écrasé, c'est le souffle idéologique qui ébranle toute une jeunesse française progressiste qui est surtout mis en scène. Le rêve d'une société basée sur la justice, la liberté et le respect de chacun, la lutte contre le déterminisme social, la croyance dans le progrès et l'homme nouveau, sont le terreau dans lequel s'ancrent et duquel se nourrissent les deux protagonistes pris comme symboles de leur époque.
Illustrer ces luttes et ces espoirs à la fois par la construction de la Statue de la Liberté et par l'exploration des terres lointaines, leur donner pour guide la fiction de Daniel Defoe, sont des subterfuges littéraires extrêmement explicites et efficaces.

Outre le fait que le récit des mésaventures au-delà des mers de Fons est assez rondement mené pour distraire en sus le lecteur, que le chantier de Bartholdi prend la forme ici d'une épopée, c'est l'improbable couple formé par Fons et Bernard, duo quasi théâtral à la Bouvard et Pécuchet avec leur complémentarité, leurs différences et leurs convergences, qui fait dynamique et embarque le lecteur au fil de toutes ces années. 

L'auteur pousse le jeu jusqu'à employer pour son récit le style classique de ce dix-neuvième siècle qui fait sujet, s'appuyant de même, avec de longues phrases et un vocabulaire recherché, sur l'usage des descriptions, des envolées lyriques et de la psychologie, comme l'ont fait ses illustres prédécesseurs. 
Seule note contemporaine, l'humour, est aussi une de ses armes. Ainsi ce passage concernant la Statue de la Liberté :
« Les Américains se gardèrent bien de tout déballer et entreposèrent les caisses durant un an, le temps d'accepter tout à fait ce monument abstrait qui ne représentait rien ni personne, ne commémorait aucune victoire et s'avérait donc inutile. Ils auraient facilement accepté un buste raisonnable de Lafayette, ou une quelconque marque d'amitié discrète et peu onéreuse, mais que fallait-il faire de cette liberté embarrassante qu'on avait dû accueillir contre mauvaise fortune bon cœur ? Jamais on n'avait reçu de cadeau si encombrant et il fallait bien être Français, au fond, pour dépenser toute son énergie à la réalisation d'une entreprise à la fois si coûteuse et si incongrue. »

« Trajectoire géographique, historique autant qu’humaine, Libertalia explore une époque où prend fin la Révolution et où naît la France d’aujourd’hui. » (éditeur). Et cette exploration magistralement menée par Mikaël Hirsh s’avère brillante, passionnante et distrayante !

Dominique Baillon-Lalande 
(24/09/15)   



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(Août 2015)
144 pages - 15 €













Mikaël Hirsch,
né en 1973, est devenu libraire après un DEA en littérature. Libertalia est son sixième roman.



Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur :
www.mikaelhirsch.fr