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Cécile HUGUENIN


La saison des mangues


Radhika, Anita, Mira. Trois femmes, trois générations, pour un roman qui nous emmène en Inde, en Angleterre et en Afrique, où tous les personnages sont confrontés aux croyances et traditions des pays qui les ont accueillis ou les ont vus naître. Trois hommes, aussi, qui ont partagé l’existence de ces femmes. 
Un roman riche et passionnant où l’auteur, d’une écriture vive et dynamique, nous offre de très beaux portraits de ces femmes et des lieux où leur destin les conduit. 

La première que nous rencontrons, c’est Anita qui a 54 ans et vit à Paris. Seule. Sa mère, Radhika, est morte ; son mari, François, à l’asile ; sa fille, Mira, disparue quelque part en Afrique. Anita prépare son petit déjeuner, des œufs au bacon saupoudrés de curcuma.
Seule mais toujours forte, énergique, habitée par les êtres et les événements qui ont construit son parcours.
Désormais Anita se sent prête à entreprendre la visite de cette histoire dont elle est fabriquée. Du manoir anglais où elle est née jusqu'à cet appartement parisien au pied des Buttes-Chaumont, où elle attend que son mari revienne un jour guéri de sa folie et que réapparaisse enfin sa fille.

Mais avant l’Angleterre, c’est en Inde que nous partons dès la page 22. En Inde, où l’histoire de ces trois femmes prend sa source. Radikha est alors une jeune fille dont la mère est morte et qui vit avec son père, Murugan. Ce père, petit homme rachitique aux jambes torses, vivait son deuil dans la satisfaction étonnée d’avoir été l’heureux propriétaire d’une femme aussi belle et dans la douleur d’en avoir été privé trop tôt. Il enrageait de n’avoir pu lui offrir un mausolée digne de rivaliser avec le Taj Mahal, mais la modeste sépulture à laquelle il avait dû se résigner l’avait laissé sur la paille. Radikha a hérité la beauté de sa mère et cette beauté peut permettre à Murugan d’échapper aux créanciers. Nous sommes encore dans l’Inde coloniale et Murugan est au service d’un major anglais. Lorsque le hasard met face à face le major et la jolie jeune fille, le militaire britannique tombe sur-le-champ éperdument amoureux. Il s’engage à prendre en charge la dot (un lot de bijoux en or massif)  et même le rachat des créances afin d’assurer à Murugan une vieillesse digne et tranquille, pour peu que le remords d’avoir vendu sa fille à l’occupant ne vienne chatouiller ses nuits. Et le mariage a lieu le 15 juin 1947. Deux mois plus tard, c’est l’indépendance de l’Inde.

Le major embarque sa jeune épouse dans ses bagages et rejoint son manoir britannique où l’accueil est des plus froids. Ici, on ne l’attendait pas. On se passait très bien de lui. C’est ce que lui firent comprendre les membres de sa famille qui s’étaient réparti biens et fonctions en son absence.
Pour Radikha, l’existence est alors bien tristounette. Elle doit renoncer au sari pour le corset et la robe à col montant boutonnée jusqu’au menton. Pire encore, elle devient le souffre-douleur de son mari, aigri et jaloux. Au bout de trois ans, naissance d’Anita. Le major ignore l’enfant et interdit toute marque d’affection de son épouse pour cette fillette malvenue qui le prive d’un héritier mâle. Quand Anita entre à l’école, Radikha en profite pour apprendre à lire et trouve une consolation dans la bibliothèque du manoir. C’était compter sans la perversité du major. Il n’avait pas manqué de s’apercevoir que son épouse avait trouvé une échappatoire à sa domination exclusive. Quand il menace de brûler la bibliothèque, trop c’est trop ! La mort du major lui rend sa liberté. Elle prend sa fille par la main et grâce aux bijoux de sa dot, achète des billets pour l’Inde...

Dans l’avion, elles rencontrent un Français de vingt-deux ans, François, qui ne laisse pas indifférente la jeune Anita. Elle n’est plus une petite fille. Elle le reverra en Inde, l’épousera et c’est là-bas que naîtra Mira. Mais un jour, François décidera qu’il est temps de quitter l’Inde pour s’installer à Paris...

Dans la deuxième partie, c’est un jeune homme que nous suivons, Laurent de Laurentis, qui a quitté sa famille (père commissaire-priseur, mère pédiatre) et son école d’ingénieurs pour rejoindre une association humanitaire. Quand nous le découvrons, il est en Afrique, il vient de parcourir une longue distance en taxi-brousse et il marche en demandant ici et là son chemin.
J’avais rendez-vous avec mon chef de mission dans un village paumé sur un plateau, une sorte de no man’s land entre la zone tropicale humide et luxuriante et la région des savanes sèche et rase.
Évidemment, le chef de mission, c’est Mira, immergée dans cette Afrique qui l’a absorbée, dont elle a découvert des secrets, des traditions, des croyances, où elle a trouvé sa place, où elle veut être utile, lutter contre l’ignorance sans froisser les susceptibilités dans ces villages où sorciers, marabouts, féticheurs ont chacun un rôle spécifique, où le sang d’un coq blanc répandu autour du chantier vaut une police d’assurance contre les accidents du travail...
Si elle a demandé le recrutement d’un ingénieur, ce n’est pas par hasard et elle le lui explique d’entrée de jeu : Développe chez eux la vraie curiosité qui les conduira vers la recherche scientifique. Aiguise leur besoin de savoir et de comprendre au lieu de se reposer sur des explications qui renforcent leur crédulité en les exonérant de toute responsabilité. Invente, fabrique, crée toi-même tes exemples, tes méthodes. Un vaste programme, une belle mission. Laurent est comblé, fasciné par le pays comme par la jeune femme.
Mais, tout en connaissant les traditions locales, il y en a une que Mira n’a pu s’empêcher d’enfreindre : elle a adopté un petit garçon albinos.
En se baissant pour le prendre dans ses bras, elle a fait les présentations : « C’est Yacou. Il se cache parce que la lumière est insupportable pour les albinos. Il a besoin de l'obscurité pour ouvrir les yeux. Il s'appelle Yacou parce que je l'ai trouvé un mercredi, a-t-elle ajouté en le tendant vers moi. Il a été abandonné. Ici, l'albinos a la réputation d'attirer le malheur sur sa famille. »

Radikha en Inde, en Angleterre, puis en Inde à nouveau. Anita en Angleterre, en Inde, puis à Paris. Mira en Inde, puis à Paris et en Afrique. Ces trois femmes ont des parcours tumultueux  et l’auteur nous permet de partager tout autant leurs voyages que leurs cheminements intérieurs, les pays qui les entourent et les hommes qu’elles rencontrent, les émotions qu’elles éprouvent et les événements qui les façonnent.

Qu’est-il advenu de Radikha après son retour en Inde ? Pourquoi et comment François a-t-il sombré dans la folie ? Quel destin attend Mira et Laurent sur leur plateau africain ? Quel crédit Anita peut-elle accorder aux prédictions de son amie Fatou la Malienne dont les récits avaient attisé la curiosité de la petite Mira pour l’Afrique ?
Beaucoup de questions qui trouveront leurs réponses au fil des chapitres de ce très beau roman qui nous embarque, nous emmène, nous entraîne, nous émeut, nous révolte, nous fascine. Portraits de femmes, d’hommes, de pays, tracés d’une écriture très maîtrisée. Le livre pourrait s’étaler sur cinq cents pages, il en compte cent soixante-dix. La profondeur l’emporte sur la digression ou l’épanchement. Un premier roman très abouti, une belle réussite.

Serge Cabrol 
(27/01/15)    



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Héloïse d’Ormesson

(Janvier 2015)
176 pages - 17









Cécile Huguenin
a été psychologue et coach. Elle a publié un témoignage, Alzheimer mon amour, chez Héloïse d’Ormesson, en 2011. La saison des mangues est son premier roman.