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HWANG Sok-yong


L'étoile du chien qui attend son repas


« C'est à moi qu'incombe la responsabilité de mes choix. Ayant décidé de quitter le lycée, je tremble d'appréhension, mais aussi de l'espoir débordant d'une liberté inconnue. Je finirai par sortir du cadre fixé par la complicité du système et de l'école et, même une fois dans le monde, je resterai à l'écart pour exprimer la vie à ma manière. Voilà la raison de mon départ. »

C'est dans ces termes que Chun adresse sa lettre de démission à l'un de ses professeurs du lycée pour partir à la recherche de cette liberté inconnue et personnelle qui le pousse à quitter les voies de son existence qu'il ressent comme toutes tracées, archétypales d’une société capitaliste moderne.
« Cette voie constituait un itinéraire sûr mais menant à une vie dont je craignais qu'elle soit trop uniforme et trop prévisible, telle une grande avenue dans un quartier de gratte-ciel. »

Après un premier périple sur les routes de son pays avec son ami Inho, des discussions sans fin avec ses copains au café Mozart à Séoul, un retour au lycée, une boulimie de lectures, des essais d'écriture, un début d'études universitaires, la tentation de la vie monastique, une tentative de suicide, un emprisonnement pour avoir manifesté contre un retour de la Corée dans le giron japonais, une vie de trimardeur, Chun participe totalement de la Beat Generation et semble être le double asiatique des héros de Kerouac se profilant déjà en écrivain.
« Courbé sur le bureau, je remplissais au stylo un cahier d'étudiant, d'une écriture aussi minuscule que des grains de sésame. »

Les chapitres où Chun raconte sa vie alternent avec ceux où ce sont ses amis et celle qui l’a aimé qui parlent de lui. Un roman à plusieurs voix mais à l'unisson dans le style : une sobriété poignante. Tout est raconté avec une pudeur extrême. Chun évoque son mal de vivre, sa réaction à la mort de son père, la mort d'un ami, dans ses bras, tué lors d'une manifestation, l’abnégation de sa mère, les cris récurrents d'une mendiante sous les assauts de la faim et du froid, son suicide, les beautés du voyage, ses rencontres, son séjour en prison, sa vie de vagabond, avec la même apparente nonchalance, une élégante distance semblable à la retenue narquoise qu’entre amis ils se font fort de pratiquer quand il parlent, sans en parler, de ce qui les exalte : livres, poésie, amour, liberté, pour ne surtout pas étaler leurs émotions.

Un livre magnifiquement brutal, de la brutalité du monde qu'on se prend dans la gueule entre 15 et 20 ans et qui nous fait refuser d'entrer dans la ronde.

« Le temps, ça n'est pas comme un trésor qu'on cache dans un coin pour le dépenser peu à peu plus tard. Au contraire, ça consiste à dessiner des parterres de fleurs sur un horizon nu. »

Le récit de Chun s'ouvre et se clôt sur son départ, en tant qu'appelé, pour la guerre du Vietnam dont la Corée soutient les forces du Sud. Chun se remémore, avant de partir et peut-être de mourir, sa jeunesse rebelle, son refus des sentiers battus, ses multiples aventures et son désir d'écrire que cette guerre stoppe alors qu'au même moment, paradoxalement, elle déclenche chez les jeunes du monde entier la même remise en cause de l'ordre établi dont le Viêt-Cong, "ennemi" proposé à Chun, va devenir le symbole de la lutte des opprimés.

Un livre qui, pour ceux ayant connu ces années foisonnantes où l'on réinventait le monde, rappelle bien des souvenirs et soulève encore bien des réflexions et qui, pour les jeunes se demandant ce qu'ils vont faire de leur vie et de ce monde, vibre d'une ardente acuité.

Sylvie Lansade 
(04/08/16)    



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Lectures








Serge Safran

(Mars 2016)
256 pages - 19,90


Traduit du coréen par
Jeong Eun-Jin
et Jacques Batilliot







Hwang Sok-yong,
est un écrivain sud-coréen né en 1943 en Mandchourie, auteur d'une dizaine de livres traduits en plusieurs langues et adaptés au cinéma.

Bio-bibliographie
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