Retour à l'accueil du site





Serhiy JADAN

Anarchy in the UKR


Un narrateur jeune, attachant et un peu paumé, de retour dans sa région natale deux mois après  la révolution de Maïdan (avril-mai 2014 à Kiev) décide de parcourir le pays en train, en bus ou en stop, à travers les paysages de l’Ukraine du sud. Il part avec un ami proche parmi les décombres industriels de l'âge post-soviétique  pour une sorte de pèlerinage aux sources de l'anarcho-communisme sur les traces de Nestor Makhno, le rebelle ukrainien qui de 1917 à 1921 a affronté à la fois l'armée rouge et les forces blanches tsaristes.
« Les visages qui apparaissent soudain derrière la vitre, les silhouettes qui sont toujours quelque part à côté, les voix que tu n'arrives pas vraiment à comprendre, les yeux avec lesquels ta vie te regarde [...]. Aucun but, aucune raison, aucune conséquence, avancer en suivant la route qui se gave de ton mouvement, de ton déplacement incessant et auto-suffisant : de nulle-part vers nulle-part, un temps inconnu dans une direction inconnue avec des intentions inconnues, du tourisme noir dont l'objectif est le besoin constant de mouvement, [...] le temps existe pour que tu le tues. »
Une fois parvenu à Houliaïpole bourg natal du fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, le narrateur est confronté à ses habitants « préoccupés par leur subsistance pacifique dans les conditions de l'économie de marché » plongés dans la pauvreté et la boisson et usant toutes leurs forces à survivre, indifférents à leur héros local. De même les quelques touristes venus en car « ne prêtent jamais attention aux choses simples et discrètes comme les murs des maisons bouffés par la vérole des tirs de mitraillettes, les vieux platanes trapus au fond du parc où pouvaient par exemple pendouiller les ennemis de la classe ouvrière, ne comprennent pas le silence des rues assourdies en leur temps par le déplacement des armées, contusionnées par les canonnades et les feux d'artifices de triomphe », regardent les autochtones « comme des aborigènes, cherchant à retrouver sur leurs visages des traces de l'anarcho-syndicalisme, n'y trouvant rien d'autre que des traces d'alcoolisme », n'ayant pour objectif que de « se faire prendre en photo devant le bas-relief de Makhno sur le bâtiment de l'ancien état-major de l'armée insurrectionnelle. »
Il ne reste pas grand-chose des idéaux d’anarchie et de révolution qui ont animé l’Ukraine au début du XXe siècle.

 « Le pire, écrit le narrateur, serait que j'oublie tout cela, c'est peut-être l'unique chose qui me fasse vraiment peur, oublier. »  Alors, après quelques jours passés là, cloîtré parfois des heures entières  dans sa chambre d'hôtel à boire et fumer sans modération, dans la deuxième partie de Anarchy in UKR, il repart sur les traces de sa propre jeunesse dans les années quatre-vingt sous le régime soviétique, traversant des paysages connus, ravivant ses souvenirs de stade, d'hôpital ou de cinéma. Mais le passé ne se rattrape pas et l’ère soviétique – où, enfant, il avait le sentiment que chaque chose était clairement à sa place – est bien derrière lui.
Ensuite le narrateur devenu jeune adulte reviendra un moment sur la période de son service militaire puis  de la vie étudiante marquée par la découverte du rock et par les nuits chaudes.

La troisième partie (Down Town rouge) est consacrée à Kharkov. Il ne reste pas grand-chose du monde dans lequel le narrateur a grandi, dans ce pays à l'instabilité permanente où tout bouge très vite, et le narrateur verra l'Ukraine gagner son indépendance dans les années quatre-vingt-dix. Et puis surtout, en 2004, il aura le bonheur de voir l’anarchisme et la révolution se réveiller et revivre devant le monument Lénine durant le temps de ce qu’on appellera la « Révolution orange ».
Des moments d'espoir suivis d'autant de frustration.  
« La propagande soviétique m'a donné l'amour de la vie. La couleur rouge des drapeaux et des slogans de production a imprégné à jamais ma rétine, tel du mercurochrome sur une plaie ouverte. [...] Je les retrouve aujourd'hui ces débris de la grande esthétique quotidienne, et je comprends : ils m'aident à m'identifier et à identifier mes proches, ils me permettent de m'accrocher à mon époque. »

Dans la quatrième et dernière partie du roman étiquetée en titre d'une célèbre phrase de James Dean, notre narrateur poursuit son voyage spatio-temporel en musique avec dix morceaux choisis pour la cérémonie de son enterrement. On y croise Eric Burdon, Neil Young, les Stones, Lou Reed,  les Stooges et quelques autres.  Le titre « Anarchy in the UKR » et l’épigraphe (« I am an antichrist, I am an anarchist »), renvoient aux Sex Pistols. Une nouvelle source de souvenirs et de réflexions sur la vie des artistes témoins de leur temps.

A la suite de « Anarchy in UKR »  Serhiy Jadan nous offre un autre texte d'une trentaine de pages écrit en 2014,  juste avant les élections du 25 mai.  Ce « Journal de Louhansk » nous raconte son voyage à travers le Donbass (à l'est du pays) juste après la révolution de Maïdan, avec ses rencontres qui lui permettent de prendre l’état d’esprit des habitants, des combattants séparatistes pro-ukrainiens et pro-russes. « La plupart des habitants restent sans réagir et regardent ce qui se passe [...] d'un côté, la population ne soutient pas trop la radicalisation des événements, de l'autre, un nombre suffisant de gens prêts à se battre surgissent d'on ne sait où », résume-t-il. Après avoir croisé deux ou trois séparatistes à un contrôle et quelques civils en ville, l'auteur se lance dans des réflexions sur la liberté et les responsabilités de chacun.

 

« Avec cette plongée dans les événements qui ont secoué le pays, Jadan dresse le portrait d’une population qui fait face aux difficultés, maniant avec bonheur l’humour et l’autodérision », indique l'éditeur en quatrième de couverture.
Ce livre est un road trip déjanté, déstructuré et shooté à diverses substances, une plongée en première main dans une Ukraine au bord du chaos où la population maîtrise superbement l'art de se débrouiller avec les moyens du bord. Le récit semble assez largement inspiré de la vie de l’auteur, son narrateur, comme lui écrivain, journaliste et fan de rock, ayant grandi sous l’ère soviétique avant de s'être engagé aux côtés de la révolution.  

La forme du carnet de voyage, souple par définition, offre à l'auteur la possibilité de livrer ses constats, ses souvenirs et réflexions de façon décousue sans souci de cohérence immédiate.
On pense bien sûr à Kerouac dans cette virée imbibée qui dresse un état des lieux amer mais toujours plein d’humour, explosif et drôle de la société ukrainienne. Avec ses nombreuses digressions et descriptions, ce voyage « désorganisé » ressemble aussi au vagabondage physique et mental de ceux qui souhaitent frotter leur jeunesse à la route et ses multiples opportunités hallucinatoires pour se trouver ou se retrouver eux-mêmes. Et on pourrait se demander si cette dilatation du temps, ce désordre, cet immobilisme et ce vide relatif, ne serait pas également un reflet de la situation fragile, sensible et parfois désespérée de ce pays en transition que le narrateur traverse. 

Il émerge de cette lecture à la fois difficile (n'étant pas spécialiste de l'Ukraine, il m'a fallu m'y reprendre en plusieurs fois et j'ai dû à certaines occasion vérifier la chronologie et les événements historiques évoqués) mais jubilatoire une fois qu'on s'est laissé embarquer dans ce texte aussi littéraire que fort, portrait d'une génération perdue, désillusionnée, bousculée par les changements géopolitiques de la fin du vingtième siècle et le début du vingt-et-unième survenus sur leur territoire. Et ce n'est pas tant la disparition de l'ordre ancien que ce vide désespérant, cette dérive qui le remplace le plus souvent, que l’auteur déplore. Alors derrière l'errance, l'humour, les fuites dans l'alcool et les paradis artificiels, on entend aussi entre les lignes quelque chose qui ressemble fort à de la colère.

Dominique Baillon-Lalande 
(03/12/16)    



Retour
Sommaire
Lectures









Noir sur Blanc

(Septembre 2016)
224 pages - 19


Traduit de l’ukrainien par
Iryna Dmytrychyn








Serhiy Jadan,
né en 1974 dans l’est de l’Ukraine, chanteur de rock, auteur d’une thèse sur le futurisme ukrainien, traducteur (notamment de Bukowski), a publié douze recueils de poèmes et sept ouvrages en prose. Pour La Route du Donbass (Noir sur Blanc, 2013), son premier roman publié en français, il a reçu le prix Jan Michalski de littérature 2014 et le prix Brücke Berlin 2014.