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Gaëlle JOSSE

Le dernier gardien d'Ellis Island


New-York, 3 novembre 1954. Dans quelques jours, le centre d’immigration d’Ellis Island va définitivement fermer.

Dans cet endroit noyé par la brume, à l'embouchure de l'Hudson, des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, des familles fuyant la guerre, les persécutions ou la famine, ont débarqué sous le regard de la statue de la Liberté dans l'espoir d'une nouvelle vie, dans cette terre promise qu'ils nomment ''la Merica''.
« Oui, c'est par la mer que tout est arrivé, par ces bateaux remplis de miséreux tassés comme du bétail dans des entrepôts immondes d'où ils émergeaient, sidérés, engourdis et vacillants, à la rencontre de leurs rêves et de leurs espoirs. Je les revois. On parle toutes les langues ici. C'est une nouvelle Babel, mais tronquée, arasée, arrêtée dans son élan et fixée au sol. Une Babel après son anéantissement par le Dieu de la Genèse, une Babel de la désolation, du dispersement et du retour de chacun à sa langue originelle. »
Après un voyage éprouvant, épuisés, hagards, ils étaient parqués ici, séparés des leurs, encadrés par une équipe de fonctionnaires payés pour canaliser et gérer ces afflux incessants tout en épiant individuellement chaque candidat pour déceler les éventuelles faiblesses ou déviances qui décideraient de leur destin.   Ils ont été auscultés par des médecins qui sous couvert d'inaptitude pouvaient les renvoyer d'où ils venaient et qui, lors d’épidémies qui ont ici tué des milliers de migrants et parfois du personnel, les mettaient en quarantaine non pour les protéger mais pour éviter la contamination des autres. Ils se sont trouvés malmenés par  la police qui les soumettait à un interminable questionnaire de vingt-neuf questions  pour décider de leurs possibilités d'adaptation  ou de leur dangerosité. Toute une vie disséquée en l'espace d'un interrogatoire qui déciderait de leur destin.
 « Et si le Sphinx de Thèbes ne posait qu'une seule question avant de dévorer les malheureux qui n'en trouvaient pas la réponse, les fonctionnaires américains font beaucoup mieux, puisque ce n'est qu'au terme de vingt-neuf questions qu'ils engloutissent les réprouvés dans les limbes de leurs statistiques en les renvoyant par voie de mer. Il faut imaginer la fragilité, la folle énergie, la détresse et la détermination de toutes celles, de tous ceux qui ont un jour accepté l'idée, pour fuir la misère ou la persécution, de tout perdre pour peut-être tout regagner, au prix d'une des plus terribles mutilations qui soient : la perte de sa terre, des siens, la négation de sa langue et parfois celle de son propre nom, l'oubli de ses rites et de ses chansons. Car seule cette mutilation consentie pouvait leur ouvrir la Porte d'Or. »
Loin d'être la porte du paradis qu'ils espéraient, Ellis Island, la bien nommée ''île des larmes'' ressemblait à un purgatoire mais, du parcours du combattant qui les attendait, les pauvres bougres au débarquement, eux,  confiants et pleins d'espoir, ne savaient rien. 

Il ne reste à celui qui y a vécu et travaillé toute sa vie, du poste d'entretien à celui de directeur, que neuf jours et neuf nuits pour tenter de coucher dans son journal l'histoire de ce lieu déserté avant que les officiels n'accostent pour une dernière cérémonie d'adieu, fermant définitivement les portes de ce monde clos empli de souvenirs,  les siens et ceux des milliers de migrants en route vers le rêve américain.
Cette fermeture coïncide justement avec le départ à la retraite, après quarante-cinq ans de service, de celui qui s'était aussi provisoirement trouvé durant la seconde guerre mondiale utilisé comme gardien des prisonniers relégués sur  Ellis Island transformée momentanément en prison.
Un appartement à Manhattan, lieu de son enfance resté vacant et inchangé depuis la mort de ses parents, l'attend pour lui servir de refuge pour les années qui lui restent à vivre loin de ''son île''.

Dans ce moment de vérité où il fait le bilan de son expérience et de ses défaillances, il se souvient, parmi tous ces fantômes, de Giorgy Kovàcs l'intellectuel hongrois dissident désireux d'obtenir l'asile politique ; de Sherman le photographe ayant réalisé sur place plus de 250 clichés des migrants parqués ici dans l'attente, face à une machine administrative qui déciderait de leur liberté ou de leur retour vers l'enfer qu'ils avaient fui ; de Lazzarini aussi, le dernier émigré oublié là, un homme au passé douteux qu'il a malgré tout aidé à obtenir son visa d'entrée aux USA.
Quant à sa vie personnelle et amoureuse, elle fut à plusieurs années d'intervalle, bouleversée par deux événements tragiques ayant le centre pour décor : la mort au bout de cinq ans de mariage de  Litz, l'épouse qui avait illuminé son existence et œuvrait là comme infirmière, et l'attirance fulgurante et fatale pour une réfugiée sarde débarquée des années plus tard, dont il avait involontairement poussé le frère handicapé à se défenestrer...

À l'image des rondes sur l’île qu'il continue à effectuer sur son territoire déserté,  le gardien se trouve triplement prisonnier, de sa fonction et ses habitudes géographiquement circonscrites, du souvenir des regards des migrants accompagnés de certains cas de conscience, des fantômes douloureux des deux femmes qui ont habité sa vie personnelle.
C'est une existence presque exclusivement consacrée à son travail que le lecteur explore au fil des pages, et le récit du gardien retrace finalement moins la vie d'un homme que les destins qu'il a croisés sans vraiment en faire partie, en spectateur.
Une ultime tentative d'interprétation de ce monde dont il a été témoin.

L'île est presque un personnage à part entière. Les questions de l'identité et de sa perte, de la langue et du déracinement, prennent une dimension incarnée, bouleversante, et font lien entre ces hommes venus de partout avec leurs cultures chacune différente.
En relayant la voix des émigrés, les conditions de vie du centre avec ses contrôles sanitaires et administratifs mais aussi toute l'émotion de ce lieu mythique et historique de New-York, Gaëlle Josse relate le supplice que fut la traversée qui les a menés ici, pétris d'espoir dans le rêve américain, mais rappelle aussi combien cette île est avant tout celle de l'incompréhension et de la souffrance de l'exil, évoque les persécutions liées à l'appartenance politique ou sociale des arrivants.
C'est un peu de l'Histoire américaine que l'auteur nous livre, de façon simple et à hauteur humaine, avec un chœur souvent tragique où les voix s’entremêlent.

Le roman de Gaëlle Josse, mêlant documentation et fiction avec une écriture en phrases longues et rythmées, une ponctuation qui, parfois, bouscule une facture assez classique, est écrit à la première personne du singulier pour positionner le lecteur au plus près des émotions, des pensées, des hésitations voire de la culpabilité ou des errances de son personnage. 
Le choix formel du journal, qui se prête facilement aux allers-retours dans le temps, aux ruptures de rythme, au tricotage des évocations intimes avec les portraits des pauvres hères en attente, permet la variété colorée du patchwork, conjugue avec tension la force de la réalité historique et les fragments sensibles de l'individu.
Un roman riche et émouvant. 

Pour compléter la lecture du roman, Gaëlle Josse réunit photographies des immigrés d'Ellis Island et chansons autour de l'exil  sur un site dédié : http://derniergardienellis.tumblr.com/

Dominique Baillon-Lalande 
(11/09/14)    



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Lectures









Noir sur Blanc

(Septembre 2014)
Collection Notabilia
176 pages - 14



J'ai lu

(Janvier 2016)
188 pages - 6










Gaëlle Josse,
diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique, a déjà publié trois romans chez Autrement également parus en édition de poche.  Noces de neige fait l’objet d’un projet d’adaptation
au cinéma.





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gaellejosse.kazeo.com