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Claire JULLIARD

Les hors-venus


Peut-on vraiment échapper à l’emprise d’un gourou lorsqu’on a passé dix ans dans une secte ? C’est la question que se pose Mélanie en s’enfuyant de l’Eglise de la Sainte-Lumière cosmique où elle est arrivée à l’âge de cinq ans avec sa mère. Où est la vérité ? Dans ce qu’on lui inculque depuis sa petite enfance ou dans ce qui l’attend à l’extérieur et qu’on lui a toujours décrit comme dangereux, impur et satanique ? Au fil des pages, nous accompagnons l’adolescente dans ses découvertes et ses interrogations, dans la difficile remise en cause de tout ce qu’on lui a enseigné jusque-là.

Mylène, sa mère, était jeune et paumée quand elle a quitté la France avec sa fille de cinq ans pour découvrir les États-Unis avec des copains. Malheureusement, elle a rencontré Kimmel Jordan, un beau parleur au passé louche, qui l’a convaincue de rejoindre sa communauté dans le désert du Nouveau-Mexique. Elle a tout de suite été subjuguée et dix ans plus tard, assommée par la drogue, le manque de sommeil, le travail harassant et le bourrage de crâne quotidien, elle est toujours aussi éprise du gourou. Elle n’a pas conscience d’avoir élevée sa fille dans une prison à ciel ouvert.

Mélanie ne s’enfuit pas seule de la secte. Elle profite de l’évasion de deux hommes : Mike, le professeur de sport et Harlan, un des gardiens du ranch. Ces deux-là ne faisaient pas partie des adeptes, ils étaient venus se réfugier auprès du gourou pour des raisons que nous découvrirons au fil du livre et ils étaient employés ou plutôt exploités, sans salaire et sans autorisation de sortir du ranch. Leur statut et leur fonction les exemptaient de consommer la drogue qu’ingurgitaient chaque jour les adeptes et cette différence leur permettait de rester lucides et d’observer tous les détails de l’organisation de la communauté. Ce jour-là, le gourou était parti avec sa garde rapprochée pour traiter ses affaires hors du ranch et les conditions étaient réunies pour tenter de s’échapper.

Mike savait que Mélanie résistait à la soumission ambiante, qu’elle avait déjà tenté une évasion et en avait été sévèrement punie. Aussi, en ce jour où tout devient possible, il la prend sur son dos et au poste de garde, Harlan les suit au lieu de donner l’alerte.

Mais ce n’est pas tout à fait la liberté. Ils savent que le gourou va les rechercher. Ils décident de se présenter à la police pour bénéficier d’un programme de protection des témoins. Ils racontent ce qu’ils savent, ce qu’ils ont subi et la police les met à l’abri le temps de l’enquête.

Mélanie se retrouve à cohabiter avec ces deux hommes qui vont se raconter peu à peu. Grâce à des livres et à un ordinateur, elle découvre le monde (qui lui semble aussi violent qu’attirant) et elle reprend des études qui étaient limitées à lire, écrire et rabâcher la doctrine du gourou. Jamais d’histoire ou de géographie, elle a tout à apprendre et elle y prend un grand plaisir mêlé de crainte. Où tout cela va-t-il la mener ?

Elle culpabilise d’avoir laissé sa mère entre les mains du gourou mais une psychologue l’aide à prendre de la distance avec ces regrets. Sa mère était trop asservie à Kimmel Jordan pour qu’une adolescente puisse tenter de l’en détacher. Il faut que Mélanie échappe à son passé et se reconstruise. Vaste projet qu’on voit se concrétiser au fil du roman.

C’est cette reconstruction qui rend ce livre passionnant. Toutes les étapes du parcours de cette jeune fille. La soumission, l’amour pour sa mère dans ces conditions d’esclavage, la révolte, l’évasion, la culpabilité, la manque de confiance en elle et vis à vis des autres. Elle a été tellement abusée par le gourou et ses discours qu’elle doute de tout ce qu’elle voit et entend. Où est le mensonge, où est la vérité ? Sans même parler d’avenir, quel présent peut-elle construire sur des bases aussi fragiles et malsaines ? À quelle liberté peut-elle prétendre quand elle doit vivre cachée par peur des représailles et de la vengeance du gourou ?

Les questionnements et les découvertes de Mélanie, ses doutes et ses révoltes, ses rêves et ses déceptions, poussent le lecteur à tourner les pages de plus en vite pour la suivre dans ce difficile parcours de l’ombre à la lumière dont l’éclat peut sembler si éblouissant pour elle qui commence tout juste à ouvrir les yeux sur l’extérieur. Voilà un roman optimiste et positif qui, à travers le cheminement et les tâtonnements de Mélanie, nous offre un passionnant regard sur l’état du monde qui nous entoure, sur ses richesses et ses contradictions. Tant de choses sont possibles, tant de chances sont gâchées, et certains fonctionnements n’ont rien à envier à celui d’une secte... Parcours initiatique extrême, conte philosophique d’aujourd’hui, un beau premier roman.

Serge Cabrol 
(08/07/16)    



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Belfond

(Février 2016)
272 pages - 18














Claire Julliard,
née à Paris, est auteur de livres pour la jeunesse
et journaliste littéraire.
Les Hors-Venus est son premier roman.