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Eka KURNIAWAN


L’homme-tigre



« Le soir où Margio assassina Anwar Sadat, Kyai Jahro était captivé par ses poissons dans leur bassin. » C’est par cette phrase explicite et mystérieuse que s’ouvre le roman. Explicite parce qu’on sait d’entrée de jeu qu’un meurtre a été commis et qu’on connaît les noms de l’assassin et de la victime. Bien des policiers aimeraient avoir cette certitude pour s’éviter de fastidieuses et incertaines enquêtes. Mais pour le lecteur, le mystère reste entier. Qui sont ces deux personnages et pourquoi le premier a-t-il tué le second ? C’est ce que nous révèle la suite du roman même si le pourquoi reste longtemps énigmatique.

La dernière phrase du premier chapitre, prononcée par Margio, ne va pas nous éclairer beaucoup plus. « Ce n’est pas moi, dit ce dernier avec calme, en protestant de son innocence. Il y a un tigre dans mon corps. » Ce n’est pas un mobile très convaincant mais on comprend qu’on est en Indonésie, plus précisément sur l’île de Java, dans un village où les légendes et les croyances sont aussi fortes que la réalité. Et celle de la transmission par héritage du tigre familial n’a pas échappé à Margio.
« Comme le lui avait raconté Ma Muah, la conteuse de leur village, beaucoup de gens à la campagne avaient un tigre. Certains d'entre eux avaient épousé cet animal, d'autres en héritaient de génération en génération. [...]
Selon Ma Muah, ce tigre vivait avec son propriétaire, qu'il protégeait de tous les grands dangers. Elle ajoutait que son grand-père faisait partie de ceux qui élevaient un tigre blanc. Mais son grand-père ne voulut jamais lui en parler, sous prétexte qu'il était encore petit et qu'il ne pouvait pas dompter une bête aussi sauvage. [...]
Le grand-père dit à Margio que, si cela plaisait au tigre, ce dernier irait vers son père et deviendrait sa propriété, de sorte que Margio n'aurait plus qu'à attendre la mort de son père pour en hériter. Cependant, si le tigre n'aimait pas son père, il viendrait un beau jour vers Margio, et il serait à lui. »
Aussi, après la mort du grand-père, chacun des deux héritiers potentiels, le père et le fils, guette chez l’autre les signes de la présence du tigre, tigre tout intérieur bien entendu mais qui ne demande qu’à montrer les crocs à la moindre colère.

Il faut dire que la violence est au cœur des rapports entre les membres de cette famille, aussi bien entre mari et femme qu’entre père et fils.
Komar bin Syueb, un coiffeur, a épousé une jeune fille de seize ans, Nuraeni, dans le cadre d’un mariage arrangé par leurs pères alors qu’elle n’avait que douze ans. Dès leur nuit de noce, la relation est conflictuelle et leur sexualité a plus à voir avec le viol qu’avec le plaisir partagé. Ils ont eu  deux enfants, Margio puis une fille, Mameh.
Les rapports père-fils sont rapidement placés sous le signe de la colère et de la violence.
Devenu adulte, Margio ne cesse de se retenir de tuer son père, quitte à s’en éloigner pour mieux résister à la tentation.

Mais c’est Anwar Sadat qu’il va assassiner et il est difficile d’en dire plus sur les raisons de ce meurtre sans trop dévoiler l’intrigue savamment construite par l’auteur qui, de chapitre en chapitre, remonte dans le passé des deux familles pour révéler les liens qui les unissent et dont la mort scellera le destin pour l’éternité comme dans une tragédie grecque.

L’homme-tigre nous emmène au cœur de l’Indonésie, au milieu des rizières, des cocoteraies et des plantations de cacaotiers, dans un village où la famille de Margio vit dans une maison  rafistolée qui leur appartient mais sur un terrain qui n’est pas à eux. La propriétaire, Ma Rabiah, laisse les gens s’installer sur ses terres puis démonter leur maison et partir ailleurs s’ils en ont envie. Komar arrive tout de même à acheter le terrain où est construite sa maison pour l’équivalent de cent vingt coupes de cheveux...

Entre légendes et réalité sociale, ce roman alterne les pages sombres avec d’autres beaucoup plus lumineuses, la violence de Komar avec l’amour de Margio pour la jolie Maharani, et nous plonge dans un univers rural où l’on chasse le sanglier, non pour le manger puisque la religion l’interdit, mais pour le faire combattre contre les chiens et où l’on déménage dans une charrette tirée par des bœufs. Voilà un auteur à découvrir puisque ce roman est son premier traduit en français mais l’éditeur en annonce un autre à venir, beaucoup plus épais et foisonnant. À suivre...

Serge Cabrol 
(01/10/15)    



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Lectures









Sabine Wespieser

(Septembre 2015)
256 pages - 21


Roman traduit de
l'indonésien par
Étienne Naveau













Eka Kurniawan
,
né à Java en 1975,
écrivain et journaliste,
a déjà publié plusieurs livres en Indonésie.
L’homme-tigre est le premier traduit en français.