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Philippe LACOCHE

Les matins translucides


"On veut toujours partir quand on est jeune. Et quand on est vieux, on veut revenir. Revenir aux sources, au début."

Le roman se passe à Tergnier, ville cheminote de l'Aisne.
Un matin de décembre 2012, Jérôme, la soixantaine approchant, prend sa voiture, poussé par l'envie soudaine d'éclaircir les mystères qui pèsent sur ses souvenirs. Il veut retrouver les traces de son amour de jeunesse, de son adolescence et de son histoire familiale. Parce que quarante ans déjà se sont écoulés et qu'il est peut-être trop tard pour trouver des explications, il lui faut agir vite avant que la neige ne recouvre tout de son silence.

Il s'ensuit de bien étranges retrouvailles.
"Dans l'artère principale, juché sur une nacelle, un employé municipal accrochait des guirlandes. Un père Noël et un renne. Des ampoules aux couleurs passées qui, sous peu, se mettront à clignoter et feront rêver les bambins des demandeurs d'emploi, comme elles nous faisaient rêver nous, fils des Trentes glorieuses et de la puissante mère nourricière, la SNCF."
Il hante les rues et les cafés à la recherche de ses émotions et ses fantômes. Une maison, un pont, l'hôtel, les rues, un bistrot, chaque pierre lui parle, l'émeut. "Je sentais bien que le monde d'avant venait de basculer dans le monde d'aujourd'hui."
A l'époque la petite ville, bercée par le dernier acte des Trente glorieuses, traversée au rythme du chemin de fer, avec sa fonderie aujourd'hui rasée pour faire place à une maison de retraite, était le terrain de ses jeux, ses découvertes, ses émois, ses apprentissages.
La disparition de certains lieux l'attriste. "Il faudrait voter des lois pour interdire la fermeture des bistrots, et les faire classer en tant que monuments historiques. Ils abritent trop de nos souvenirs, nos amours, les éclats de nos rires, les mélodies oubliées du juke-box. Les façades de crépi ont le goût de l'oubli. Tout devrait rester en l'état. Ce serait si simple alors de ne pas vieillir, de ne pas mourir."
Les rencontres avec des gens qui ne pèsent rien, un camarade de l'école primaire qui l'a reconnu alors que lui passait à côté sans le voir, un patron de bar, lui font mesurer le temps qui passe autant qu'elles lui fournissent des informations reliant passé et présent.
"On ne fait que changer, chaque minute, chaque seconde. J'aimerais lui dire que lui non plus n'a pas changé. Mais ce n'est pas vrai. Et je n'aime pas mentir. Trop de mensonges. Trop d'oublis. Trop de trahisons. Rien ne sert d'en rajouter."

Mais son errance n'est pas sans but. En point de mire il s'est promis de retrouver Delphine, cet amour fou qui l'a hanté si longtemps et dont la fin étrange ne lui a jamais permis de tourner sereinement la page et il sait maintenant qu'elle habite toujours là dans un village à 15 km.
En 1968, Delphine "n'était encore qu'une enfant comme moi, mais son K-way vert et ses Clarks en daim lui procuraient un brin d'insolence adolescente qui me troublait." Lui se prenait alors pour le "grand Meaulnes" et la rêvait Yvonne de Galais. Le coup de foudre ne sera pas partagé et leur amour mettra deux années à éclore. Une histoire compliquée, en trio, avec l'énigmatique Jean-Martin, étrange séducteur au visage barré par une cicatrice et héros de l'atelier théâtre de la MJC fréquenté par l'adolescente. Était-ce pour Jean-Martin ou pour le théâtre qu'elle avait rompu ?

Autour d'eux planaient aussi les ombres de l'Histoire incarnées par un dénommé Charles, oncle du narrateur, un cheminot communiste intégré au réseau Koha lors de la Résistance et auteur d'un certain nombre d'actes de bravoures et de sabotages, responsable aussi de l'exécution d'un collabo, enfin d'un homme dans la nuit suspecté d'être un traître ; par Pierre, l'oncle de Jean-Martin, également résistant et liquidé de neuf balles dans la peau, probablement par erreur, par les siens ; par la mère de Delphine, déjà active malgré sa jeunesse à l'époque, responsable de cellule au Parti Communiste local.
Personne ne sait pourquoi Charles a décidé de finir sa vie en ermite dans une hutte au bord de cet étang où il avait réglé son compte à celui qu'il prenait pour un ennemi. Ce n'est qu'aujourd'hui que Jérôme se pose vraiment des questions sur cette période historique.

De cela à l'époque du collège, l'adolescent n'en avait cure. Si, grâce, ou à cause de ses talents en français, il était un peu gêné car "la direction du collège m'avait expédié en cinquième B, celle qui regroupait notamment ceux que nous appelions nous, les fils de cheminots, les fils d'ouvriers, nous les fils de la cité, avec une pointe de mépris : les allemand première langue", il avait surtout, cette année-là, Delphine dans sa classe. Et il ne voyait plus qu'elle. Et puis, il y avait la musique, ce rock'n'roll des seventies dans lequel il se jetait avec passion, disques en pagaille et séances de répétition à la MJC ou dans les caves avec les copains.

C'est le moment aujourd'hui de retourner la voir, pour comprendre pourquoi elle l'a jeté sans explications. Elle est mariée, toujours belle, et l'accueille comme si elle avait toujours su qu'il viendrait un jour.
Quand, devant le feu de cheminée qui craque, il lui posera la question qui l'habite, elle ne répondra pas vraiment, invoquera entre autre son penchant pour l'alcool, laissant le reste en suspens.
C'est si loin tout cela...

Ce nouveau roman de Philippe Lacoche oscille en permanence entre présent et passé, celui de Jérôme tout d'abord, celui de l'embellie économique au plein emploi du Tergnier des années 70 face à la paupérisation et au chômage d'aujourd'hui, celui de la guerre et la Résistance, face à l'insouciance de la jeunesse vingt ans après. Il trace, non sans une douce nostalgie mais sans amertume, comme un trait d'union entre les périodes pour esquisser tout simplement la vie, la sienne mais aussi à travers elle celle d'une époque et d'une ville dont il ne parvient pas à se déprendre.
C'est là du Lacoche pur jus, avec son lot de références musicales, ses fantômes (on y retrouve Katia, Clara, Pierrot, déjà croisés dans d'autres romans), ses relents de lutte de classes et sa tentative permanente de saisir le temps qui s'enfuit. Sa sensibilité et sa générosité aussi comme quand il parle de Mimimi, l'homosexuel confronté à l'étroitesse d'esprit de la population.
"Jean-Martin était incapable de développer le moindre sentiment homophobe. Il en allait autrement avec certains crétins avinés de rades où Mimimi traînait. […] Quelques années plus tard quand il avait été percuté par une voiture, son mystérieux accident pouvait accréditer la thèse qu'il était poursuivi. On ne saura probablement jamais la vérité. Les enquêtes étaient longues en province, en ces années-là, quand la victime était un ouvrier qui préférait les mecs."

Et ce qui se présenterait comme une histoire à la recherche d'un amour perdu devient, sensiblement, celle d'une cité ouvrière de province, celle d'une génération, avec pour thème principal le temps qui file entre les doigts. "Rien ne dure, rien ne demeure. Pas même la mort."

L'écriture toujours classique et élégante, avec un petit brin de poésie, parfois, est toujours aussi discrète et efficace.
Avec ses "paroles en dentelle jaunie par l'usure du temps" susurrées à l'oreille avec tendresse et pudeur, Philippe Lacoche nous émeut.

Dominique Baillon-Lalande 
(29/08/13)    



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Écriture

(Août 2013)
200 pages - 17,95










Photo  Arnaud Plancq
Philippe Lacoche

né en 1956 dans l'Aisne, écrivain, journaliste et parolier, Prix Populiste 2000, a déjà publié une quinzaine de livres.











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