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Alain LALLEMAND

Ma plus belle déclaration de guerre


Ma plus belle déclaration de guerre a pour cadre l'action humanitaire menée par le Comité international de la Croix-Rouge (CIRC), pour « protéger la vie et la dignité des victimes de conflits armés et d’autres situations de violence, et de leur porter assistance ».

Passionné par son métier, Roch Aebi, médecin suisse,  a arpenté, année après année, les endroits en souffrance de la planète, non seulement par idéalisme et engagement mais aussi par goût du risque et des montées d’adrénaline qui les accompagne : « Approcher le danger, c’est croquer de l’extase ».
Par contre, ses absences à répétition ont fini par nuire à sa vie de couple et à sa vie familiale. Anne, son épouse, ne supporte plus cette existence en pointillé faite d'inquiétude et le met en demeure d'en changer. Elle lui demande notamment d'abandonner ces séjours humanitaires dans les pays en guerre considérant qu'il n'a plus l’âge de se mettre ainsi constamment en péril.
En s'obstinant à repartir en mission contre son gré, le médecin est conscient qu'il risque de mener au  divorce leur union déjà en crise. L'aime-t-il encore ?
Ensemble ils ont eu un fils nommé Victor élevé presque exclusivement en Suisse par sa mère.  L'adolescent est admiratif de cet aventurier moderne et généreux qui lui fait office de père même s'il « ne peut jamais compter sur lui » et qu'il lui manque.  Roch, de son côté, est un père aimant, appréciant de partager des activités avec l'adolescent, au retour de ses missions. Ainsi le roman débute-t-il sur une virée « entre hommes » à Chambéry pour se livrer ensemble au sport préféré de Victor : l'escalade. Une aventure commune faite de confrontation, de complicité et d'émotions, qui va encore les rapprocher. Mais ces moments ne sont que des parenthèses car le médecin n'accepterait pas que sa vie privée constitue un obstacle et une gêne à l'exercice de son métier et de ses convictions. « Je veux bien être père, mais sans me détourner des incendies de la planète. Aujourd’hui encore, et même si mon enfant me manque, c’est comme cela que je conçois mon existence. »

C’est après ces moments forts avec Victor que Roch part en Afghanistan. Choix qui n'a rien pour rassurer Anne car elle sait, de par les propos du médecin même, au retour d'une précédente mission sur place, que « pour le voyageur isolé, la nuit d'Afghanistan ouvre les portes de l'effroi. Brigandages et maléfices, assassinats ou sortilèges, tout y est naturel sans qu'il soit besoin d'invoquer la guerre ».
En accord et avec le soutien du CICR, l'homme devra mener à bien le projet audacieux qu'il a lui-même imaginé :« Personne n'avait songé à l'urgence d'ouvrir des hôpitaux dans les régions insurgées échappant totalement au contrôle de Kaboul, là où le pouvoir taliban était absolu […] Pour Kaboul et Washington, il était hors de question de reconnaître publiquement l'existence de zones insoumises. Et pourtant, il y avait du prix Nobel dans l'idée de Roch. Il souhaitait à la fois tendre la main aux populations les plus opprimées et, par voie de conséquence, aux talibans, mais imposer aussi la rigueur médicale face à l'obscurantisme religieux. Et pourquoi ne pas implanter une maternité dans un monde d'hommes ? Idée subversive, pari sur les mères et les filles qui auraient un jour raison des mystiques. »

Dans ce territoire tenu par les talibans et sillonné par des brigands s'adonnant à toutes sortes de trafics,  Roch doit avant toute chose rencontrer le mollah Omar, un dirigeant de la guérilla traqué depuis 2001par les services secrets occidentaux et disparu depuis plusieurs années des radars. Son accord, sa neutralité au moins, son soutien dans l'idéal, s'avèrent incontournables pour pouvoir installer tout hôpital, a fortiori pour un établissement humanitaire où militaires, civils, hommes et femmes (celles-ci pouvant rester voilées et étant traitées par un médecin femme), seraient pareillement soignés.   Le médecin et son guide-interprète, rencontré lors d'une précédente mission, se jettent donc dans l’aventure. Ils nouent contact avec des insurgés, des trafiquants, des potentats locaux ou des chefs de guerre, sillonnent le pays et se retrouvent face à des troupes régulières, des forces spéciales ou des agents de renseignement,  se confrontent à la mort,  avancent vers leur but avec la souplesse, l'écoute et l'obstination nécessaires à la concrétisation de cet improbable challenge. 

Après un long périple à travers le désert, les grottes troglodytiques du Sud afghan, les sommets enneigés de l’Hindu Kush, les forêts épaisses et les pics vertigineux du Pakistan, les autorités locales proposent à Roch un lieu à la surface et à la situation acceptables pour être transformé en hôpital, au plein cœur de la forêt, dans le flan de la montagne. Une jeune médecin afghane est chargée de faire lien avec la population, de l'aider pour l'installation, de prendre en charge le secteur des femmes par la suite. 
Le projet prend forme. Le bâtiment (un étage pour les hommes et un autre pour les femmes et la maternité) après quelques travaux est aménagé de façon optimale et, dès sa mise en fonction, l'hôpital ne désemplit pas. « Roch souhaitait traiter aussi les civils, ne pas se limiter aux combattants, et ses vœux étaient largement exaucés. Les incidents domestiques étaient multiples, sans compter qu'un troisième conflit achevait de submerger l’hôpital. Dans ce pays où les populations célébraient le nouvel an persan, le terrorisme religieux anti-chiites laissait sur les trottoirs plus de deux mille morts par an. »
Dans cet ailleurs où la tradition et la modernité s'entremêlent, le respect, l'amitié, l'amour, mais aussi l’intérêt, la manipulation, la trahison sont pareillement au rendez-vous et se répondent sous le regard jamais au repos de la faucheuse. 
Et chaque jour, malgré les conditions difficiles, le rythme infernal auquel ils sont désormais soumis et la difficulté à obtenir matériel et médicaments (obtenus grâce à la complicité des trafiquants locaux) en quantité et qualité suffisantes, les deux médecins enthousiastes parviennent à s'organiser, accueillent, soignent. Une complicité affective grandit entre eux doublée d'une attirance apparemment réciproque... 
Pendant qu'ils officient, à l'extérieur du bunker, les drones américains sillonnent le ciel obligeant chacun à se dissimuler sous la voûte des arbres pour gagner l'entrée du centre de soins, tandis que l'écho des affrontements proches leur parvient de façon diffuse. Une vie dans l'urgence et au jour le jour s'installe.

C'est au moment où Roch apprend que son fils a fugué de chez sa mère, qu'il est lui-même suspecté d'entente avec l'ennemi (ou considéré comme otage, selon les versions), qu'arrive gravement blessé sur une civière un chef militaire d'importance....

Ce livre brûlant d'actualité, qui traverse les zones de conflit (Afghanistan, Pakistan mais aussi de façon moins pressante l'Irak, Djibouti ou la Somalie) en rebondissant sur les thèmes contemporains comme l'espionnage électronique, les drones ou de WikiLeaks, échappe à la typologie traditionnelle du reportage de guerre pour se faire tout à la fois roman d'aventure, roman d'amour, roman sociologique sur la famille et la place de l'adolescent, plongée dans l'intimité des relations père-fils.
Dans son récit, l'auteur (lui-même journaliste et correspondant de guerre pour Le soir de 1986 à 2013),  évite manichéisme et angélisme pour s'attacher, au-delà de cette guerre spécifique, à la complexité de ces conflits modernes, à leur ambivalence et au brouillage médiatique et idéologique qui les entoure. 
Ici, au-delà du documentaire géopolitique, de l'hymne à l'humanitaire ou du plaidoyer pour la paix, en suivant pas à pas ce héros des temps modernes, ce sont surtout des doutes et des questionnements qui nous parviennent. Quelle est la réalité et quelles sont les limites de la neutralité ? Quel rôle pour l'Occident dans ces conflits qui agitent le monde depuis une dizaine d'année d'Irak en Syrie ? Quels impacts ont ces images de guerre diffusées en flux continu et en direct sur les écrans sur la jeune génération ? Mondialiser l'information sans analyse appropriée n'est-ce pas entretenir la peur et la haine et dresser les uns contre les autres même en Occident ? Quels enjeux se cachent derrière l'humanitaire ? Qu'est-ce que l’héroïsme et le courage ? Quelle est la place de la vanité et de la fuite dans l'engagement ?  Comment conjuguer devoir parental et engagement citoyen ? Ces questions multiples servent de fil rouge à ce voyage tant intérieur que géographique du protagoniste principal.

Et elles s'entremêlent comme ces guerres qui finissent par se superposer en un grand chaos : celle d’Afghanistan avec ses milliers de morts (et à travers elle tous les conflits armés de par le monde), celle contre l'obscurantisme religieux qu'entreprend Roch, celle contre la misère et la souffrance qui fonde l'action humanitaire ou celle économique que mène le fils contre la société libérale en crise qui broie et exclut l'individu. Et, en fin de course, on en retrouve même l'écho dans nos guerres intérieures, de génération, de couple, familiale, professionnelle...
« Ces guerres que nous livrons très loin, elles sont en train de nous attraper et d’atteindre nos relations sociales et familiales. Tout cela nous regarde. Les guerres auxquelles nous participons – même à distance, même du bout de nos télécommandes et bulletins de votes – font de nous des guerriers par procuration, des tueurs qui s’ignorent mais se chargent insensiblement d’une violence magnétique. Les guerres d’Afghanistan, d’Irak ou de Libye remontent déjà jusqu’à nous par les news et le cinéma, et nous préparons en toute bonne foi nos enfants à des existences sans doute plus violentes que la nôtre. Bientôt nous penserons nos divorces en termes de frappes chirurgicales, les gardes alternées en dommages collatéraux. Quoique lointaines, ces guerres déteignent sur notre vocabulaire, nos liens sociaux, notre vision du monde. WikiLeaks est une manière générationnelle de riposter à nos guerres. Et si le salut se trouvait dans l’art de lâcher prise ? Ne faudrait-il pas renoncer à la force pure, marquer sa confiance bienveillante envers l’adolescent / la nation naissante, et l’accompagner, le soutenir à distance sans pour autant occuper son territoire ? C'est peut-être là, précisément, la voie du succès, dans les familles comme dans ces États chancelants qui tentent de se construire au sortir de la guerre » commente Alain Lallemand lors d'une interview pour une radio belge.

Si ce récit est nourri des observations faites sur le terrain (chaque arme, chaque drone se trouve par exemple très scrupuleusement décrit, les paysages sont identifiables, les références politiques exactes...) mais positionné clairement dans l'univers de la fiction,  apparentant ainsi l'auteur à la famille des « journalistes littéraires » privilégiant la vérité des faits reconstruite et restituée par le biais d'une histoire habitée par un personnage avec mise en perspective du contexte, ces trois cents pages inscrivent également ce roman dans la mouvance des écrivains voyageurs ou du « roman d'action ».
Pour cette dernière, entre les divers rebondissements de cette aventure et l'entretien du suspense jusqu'aux dernières lignes, le lecteur est bien servi. Le rythme sait se précipiter et devenir haletant, le danger affleure partout, l'issue est incertaine et les obstacles et ennemis sont nombreux.
Quant au voyage, car ce livre est aussi une traversée d’extraordinaires paysages, il donne lieu à des descriptions aussi précises qu’époustouflantes des sites que le regard de Roch photographie, des espèces qu'il y croise et des populations qui les habitent. 
Ce texte intense et touffu, de par la solidité de sa construction, sa maîtrise des équilibres et un remarquable travail de rythme,  ne perd jamais sa cohérence et son intérêt. Dans tous les registres, dans le danger comme dans les sentiments, l'écriture précise et descriptive plus qu'évocatrice se tient à hauteur d'homme, au plus près de l'émotion et des sensations. Et si ce roman est sombre de par son sujet, de superbes descriptions émaillent le texte offrant au lecteur des pauses de beauté et de lumières quand d'autres pages imprégnées de bonheur brut, semblables à des pans de ciel bleu ou des chants d'oiseaux perçus dans le fracas des combats, empêchent, résolument, au désespoir de s'installer.

Un roman humaniste et profond dont la lecture est tout simplement passionnante. 

Dominique Baillon-Lalande 
(29/12/14)    



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Luce Wilquin

(septembre 2014)
304 pages 21
















Alain Lallemand
est grand reporter au quotidien bruxellois Le Soir.



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