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Alain LALLEMAND

Et dans la jungle, Dieu dansait


Théo et Angela, un demi-siècle à eux deux, partagent la même révolte face à l'injustice, les inégalités, l'ultra-libéralisme et rêvent d'un monde différent. Fascinés par les guérillas historiques, la franco-colombienne reporter pour des blogs alternatifs et engagés dont le compagnon militant aux FARC a disparu il y a plusieurs mois et le jeune wallon, anarchiste enragé et entré de longue date dans la lutte qui, suite à un dérapage, a dû fuir son pays,  se retrouvent au bord de la forêt tropicale, espérant rejoindre les factions armées rebelles. Lui espère apprendre aux côtés des combattants et trouver « une piste de révolte qui soit exportable en Europe. » Elle souhaite rejoindre le disparu par la lutte et peut-être en retrouver la trace.
Héritiers des grands mouvements révolutionnaires du vingtième siècle, nourris des écrits de Malraux, Hemingway, Castro, Che Guevara, ils partagent la même indignation face à l'argent facile et la corruption, face à la surconsommation, aux délires sécuritaires et liberticides et ne croient plus à l'engagement virtuel à coup de clics, de pétitions, de slogans et de forums qui tournent en rond.
À ces  deux idéalistes attirés par « d’autres valeurs que celles cotées en Bourse qui écrasaient l’Europe [qui] tire la gueule » la dernière des guérillas d'Amérique latine paraît alors s'imposer comme la seule issue pour défendre leurs convictions. Peu enclins à la violence, ils espèrent naïvement que l'aide qu'ils entendent proposer aux révolutionnaires sera acceptée mais qu'elle pourra prendre d'autres formes que l'utilisation des armes. « J’ai peut-être aussi besoin de me jauger, de me mesurer face à des révolutionnaires. Je voudrais qu’ils me laissent vivre avec eux, travailler avec eux, les observer, les comprendre. Au fond, découvrir de quoi je suis moi-même capable » complète Théo. 

C'est grâce à la complicité d'un de ces prêtres localement à l’œuvre au plus prêt des populations et proches de la guérilla, qu'ils atteindront la zone active des combats. Le curé les a tout de même prévenus : l'entreprise est de plus en plus risquée. Sur place les effectifs se sont considérablement réduits, les armes, l'équipement et les vivres manquent, les combattants de plus en plus jeunes se transforment parfois en vraies machines à tuer. Les FARC ne peuvent plus se payer le luxe d’une guerre « propre » et dans ce triangle infernal (révolutionnaires - armée régulière - paramilitaires à la solde des grands propriétaires terriens) la pratique des exécutions sommaires, des rançons et des détentions arbitraires devient fréquente.

Joaquin, le vieux commandant du camp, après les avoir testés et avec beaucoup d'hésitation accepte finalement de les intégrer. Angela est expédiée dans un autre camp et Théo envoyé en formation avec le groupe des jeunes « singes ». Une cohabitation fraternelle s'instaure vite entre eux.
Et puis le jour vient où Théo doit participer à sa première mission sous la conduite de Joaquin qu'il respecte et admire. C'est une immersion brutale dans l'horreur et la violence qui fera naître chez lui le début d'un malaise mais d'un très beau personnage de nonne rencontrée lors de l'opération, le garçon gardera longtemps le visage et les mots en mémoire. 
La deuxième opération armée sera plus risquée et plus perturbante car elle révélera les liens souterrains tissés entre la guérilla et le monde des trafiquants (drogue, or et pierres précieuses…), générant chez le jeune idéaliste une profonde déception…

Il reste alors un bon tiers du livre à découvrir mais je n'irai pas plus avant dans le pitch de ce roman qui se lit au-delà de son aspect documentaire comme un vrai roman d'aventures où une histoire d'amour vient de surcroît se nicher, pour ne pas vous gâcher le plaisir des rebondissements successifs qui le nourrissent.

Cette nature sauvage et envoûtante décrite avec passion par l'auteur qui la connaît bien, sert  l'aventure aussi surement que la face romantique de la révolution le fait avec l'histoire d'amour.
C'est également au parcours initiatique des deux héros qui paient le prix fort pour leur passage à l'âge adulte pour finalement trouver leur voie sans renier la pureté de leur idéal, que l'on assiste en filigrane.

Mais cette forme romanesque assez classique et ici parfaitement maîtrisée n'est que le premier plan derrière lequel se cache une  réflexion sérieuse sur notre société capitaliste malade qui pousse la jeune génération rejetée en marge à vouloir la changer et à ne considérer ce changement possible que de façon violente et radicale. La démarche de Théo et Angela rêvant d'un monde meilleur à travers la guérilla colombienne n'est pas sans faire écho à celle de ces jeunes qui s'engagent  dans les rangs des djihadistes, passant par les armes et le terrorisme pour défendre leurs valeurs.
Et c'est là le nœud même du roman, cette confrontation entre le désir d'un monde plus juste où l'argent ne serait pas la valeur suprême (désir pris par l'auteur dans toute son authenticité et considéré par lui ici avec une bienveillance affichée) et la réalité de la lutte armée et de la violence organisée qui ne peut que trahir l'idéal qui les légitime, faisant payer aux population le prix fort de la guerre. 
Ces conflits d'Afghanistan (Ma plus belle déclaration de guerre) et de Colombie, l'auteur les connaît bien pour les avoir couverts comme reporter pour « Le Soir » de Bruxelles.
Cela explique aussi l'autre versant de ce livre passionnant : les descriptions de la guérilla, de la jungle, des villages, des combattants des FARC, du rôle important des prêtres pour aider la population, des milices paramilitaires et du trafic de drogue en Colombie sont extrêmement réalistes et documentés. Alain Lallemand, plusieurs fois primé pour ses reportages sur la situation dans ce pays d'Amérique latine, connaît profondément son sujet et cela se sent.

Il en ressort un portrait sans concession, cruel parfois, empathique souvent, respectueux toujours, de cette guerre civile doublée de trafics mafieux dans ce cadre à la beauté luxuriante pour lequel l'auteur ne cache pas sa passion. Comme l'auteur le fait dire à son narrateur Théo :
« Ne l'avait-il pas espérée, cette jungle ? Pour autant qu'il s’en souvienne, sa première exploration étonnée n'avait pas eu pour objet la guérilla, mais la forêt tropicale, dès ses premiers pas le long du Caguan. Maintenant qu'il était dans son ventre, il entendait nettement son cœur battre et en ressentait toute la force. C'est là, peut être, qu'était son véritable rendez-vous. Dans la nature. »

Un livre généreux sur le désir de la révolte et la nécessité d'un changement, sur la Colombie, sur les horreurs de toute guerre.
Un roman lucide ancré dans l'actualité qui témoigne d'une indéfectible confiance en l'homme et en l'avenir avec le choix d'un humanisme vrai comme ultime résistance à la bêtise, la violence et le fracas du monde.
Une ode à la justice, à l'amour et à la beauté, à la vie.

Et comme le dit l'auteur dans une interview pour « Le soir » : « tout est toujours possible, le choix est entre nos mains. »

Dominique Baillon-Lalande 
(20/07/16)    



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Luce Wilquin

(Janvier 2016)
224 pages 20
















Alain Lallemand
est grand reporter au quotidien bruxellois Le Soir.



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de l'auteur :
http://alainlallemand.be/




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