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Nicole LEIBOWITZ

Le secret du gardien de phare


Amboise Morel a vécu dans son phare et veillé sur les bateaux pendant vingt ans.
Mais l'automate remplaçant l'homme, il se trouve contraint d'abandonner ce refuge qu'il refusait obstinément de quitter pour les roulements et les vacances, de laisser là en otages sa solitude et son amour violent pour le vent et la mer, pour retrouver la terre ferme.
C'est le flot des chômeurs échoués à Pôle Emploi qu'il rejoint dans cette station balnéaire proche où on l'a déposé après quelques remerciements, des paroles d'encouragement et une coupe de mauvais champagne.

Heureusement sa vie entre ciel et mer ne lui coûtait rien et il lui reste de coquettes économies sur son compte bancaire pour voir venir...
« Il acquit [...] une petite maison à la sortie de La Quiche où il s'installa rapidement puisqu'il n'avait rien à y mettre, à l'exception d'une palette de bois qu'il avait ramassée en mer à l'aide d'un filet de pêche et à laquelle il tenait particulièrement. Beaucoup de choses traînent dans l'Atlantique, des containers surtout, mais il n'avait pu se charger de tout. Il acheta une couchette étroite et un duvet trouvés dans un dépôt-vente, une boussole, une table et une chaise en formica, une lampe à huile, une torche, une poêle, une bouilloire, des couverts et une tasse de métal blanc, un radiateur électrique. [...] Son seul luxe avait été la pose de stores qui l'isolaient totalement de la lumière et qui, certaines aurores, lui donnaient l'illusion, tant l'obscurité était profonde, de s'éveiller au milieu de l'océan. »
Décrypter ce monde qu'il a si longtemps abandonné et dont il ignore aujourd'hui les codes, se réhabituer aux autres, est difficile.
Par ses bizarreries et son air hagard, le marginal, peut-être fou ou même dangereux, finit par s'attirer la méfiance et les reproches acerbes de ses voisins.
Heureusement parmi eux, se cache Lina Ker, une femme forte et libre comme la vague et le vent, bien décidée à le défendre.
Portée par cette curiosité qui la fait guetter longuement l'ours dans sa tanière à travers ses carreaux, attirée par cet ailleurs qu'il représente, elle finit par aller à lui.
Une infirmière, une lumière, une amoureuse tombée à point pour le guérir de ce mal de terre qui lui donne la nausée et l'englue, pour lui faire découvrir d'autres plaisirs plus charnels.

Une guérison en bonne voie qui se trouve compromise par l'existence à proximité du ''Casino Star'' où le goût et l'exaltation du jeu viendront le saisir avec la même violence qu'autrefois le fracas de l'océan. 
« Drogué au jeu comme d'autres le sont à la cocaïne, il précipitait sa chute sans songer au lendemain tant sa capacité à s'évader du monde réel était aussi vertigineuse que celle qui émerveillait l'Alice de Lewis Carroll lorsqu'elle tombait. [...] Mais Alice ne faisait que rêver. Amboise, même éveillé, ignorait la frontière entre ces deux univers. Il jonglait de l'un à l'autre, persuadé de sa toute-puissance. L'implacable souveraineté de l'océan ne l'avait jamais dominé, il parviendrait bien à mater cet immaîtrisable hasard. »

Fasciné par ces machines rutilantes qui capturent et régurgitent les jetons dans un mouvement incessant,  privé de toute volonté, il devient face à elles semblable au lapin prisonnier du faisceau lumineux des phares. 
Ligoté par ses mensonges, englouti par sa folie, il se retrouve acculé, sans argent, capable du pire...

Une histoire linéaire assez classique, au style fluide, portée par un rythme soutenu, qui se lit d'une seule traite, comme une plongée dans les profondeurs de la passion.
Mais, au point de vue porté par le sociologue sur le phénomène des jeux de hasard, les pathologies qu'il révèle ou dans lesquelles il précipite ceux qu'il a réduits à l'état de dépendance, à l'introspection ou l'analyse psychologique des victimes, se substitue ici une immersion quasi-émotionnelle, brute et primaire, qui projette le lecteur sans explication au cœur de la tourmente intérieure du personnage.
C'est l'amour obsessionnel et total de la solitude, de la mer ou du jeu, envisagés pareillement sous le prisme de la quête des émotions poussée à son paroxysme, avec violence et jusqu'à l'anéantissement de l’individu, qui fait ici à la fois matériau et histoire.

Une fois le livre refermé flotte encore dans l'air comme un parfum d'étrangeté et court sur la peau comme un frisson. À découvrir.

Dominique Baillon-Lalande 
(18/09/14)    



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L'Âge d'Homme

(Septembre 2014)
172 pages - 15










Nicole Leibowitz,
journaliste, a été rédactrice en chef des pages culturelles du Nouvel Observateur, puis du journal en ligne
proche-orient.info.