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Pierre LEMAITRE


Au revoir là-haut


2 novembre 1918. À la cote 113, le lieutenant d'Aulnay-Pradelle donne l'ordre à ses hommes de charger l'ennemi. Le soldat Albert Maillard se retrouve enterré vivant dans un trou d'obus, sauvé in extremis de la mort par le soldat Édouard Péricourt qui, à cette occasion, reçoit en plein visage "un éclat d'obus gros comme une assiette de soupe."
Neuf jours plus tard sonnent les trompettes de l'armistice.
Ainsi débute le long roman de Pierre Lemaitre avec les images des tranchées, de l'ensevelissement, des corps tués, mutilés, au sein du plus grand carnage de toute l'histoire des guerres.

Dans la pagaille de la démobilisation, les deux soldats rescapés ne vont plus se quitter. Avec un dévouement touchant, Albert prend en charge Édouard, gueule cassée qui "n'a pas plus qu'un visage quasiment vide, sans nez, sans bouche, sans joues."
Ils communiquent à l'aide d'un cahier. Devenu homme-sandwich sur les boulevards parisiens, Albert assure le quotidien. Il quête de la morphine dans les bas-fonds de la capitale pour calmer les douleurs d'Édouard.
Une amitié indéfectible va lier les deux hommes.

Dans le civil, Édouard, homosexuel, est issu de la très riche famille Péricourt. Passé par les meilleures écoles, il a été un enfant sensible, fantaisiste, un artiste en herbe aux dons inouïs pour le dessin. Son père, capitaine d'industrie proche du pouvoir, s'investit dans son éducation mais "Édouard avait sept, huit ans quand il fallut se rendre à l'évidence. C'était un échec." Dès lors, Péricourt ne cessera d'humilier son enfant. Quant à Albert, fils du peuple, être tourmenté, indécis, il va se révéler dans la prise en charge de son ami.

En ces lendemains de l'après-guerre, les deux ex-poilus vont monter une opportuniste et juteuse arnaque en proposant aux communes de France un catalogue (dessiné par Édouard) de monuments à la mémoire de leurs enfants morts pour la patrie. On paye quasiment à la commande un mémorial dont on ne verra jamais la couleur.
Parallèlement aux deux hommes, le lieutenant d'Aulnay-Pradelles (arnaqueur d'un autre type), démobilisé comme capitaine, se marie à Madeleine la sœur d'Édouard Péricourt. Il monte une entreprise frauduleuse, qui déterre les soldats enterrés à la hâte lors des combats afin de les rapatrier auprès des cimetières familiaux et vend des cercueils d'1m30 où l'on casse les cadavres à coups de pioche pour les faire entrer dans les boîtes.

Au fil des pages, d'atypiques personnages s'entrecroisent et complètent, par de jolis coups de suspense, l'univers d'un roman déjà noir. Il y a l'inspecteur de l'Etat, Merlin, qui signale dans un rapport à l'administration que "des soldats enterrés sous un nom qui n'est pas le leur, c'est déjà embarrassant, mais que disparaissent leurs affaires personnelles…", il y a la petite Louise, amie d'Édouard, ou Labourdin être falot à la botte de Péricourt père.

Sous un angle plus métaphysique, Pierre Lemaitre aborde l'univers claustrophobe des tranchées. Cette promiscuité d'hommes isolés dans le froid ou le gel, bombardés par les obus, chargeant à la baïonnette avec le "peut-être" de la mort imminente, perspective que chaque soldat entrevoit pour lui-même. L'auteur reconnu de polars et de thrillers laisse entendre les affres d'une génération sacrifiée, du poilu livré à lui-même dans la paix retrouvée d'une société française en pleine mutation.

Cent dix ans tout juste après le premier Goncourt (Force ennemie de John-Antoine Nau), Au revoir là-haut, roman au long souffle, nourri d'une intrigue habilement ciselée, ne lâche pas avant la dernière ligne un lecteur avide d'histoires.

Patrick Ottaviani 
(18/01/14)    



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Lectures









Albin Michel

(Août 2013)
576 pages - 22,50

Prix Goncourt 2013






Pierre Lemaitre,
né à Paris en 1951, romancier et scénariste, a publié plusieurs romans policiers et obtenu de nombreux prix avant de faire paraître Au revoir là-haut et recevoir, entre autres, le prix Goncourt.


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