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Mathieu LINDON

Les hommes tremblent


À l'approche de l'hiver, ce livre (publié il y a un an) pose avec gravité mais non sans humour la question de notre rapport à ces SDF condamnés à la misère et au froid sous nos yeux.

« Un homme tremble au bas de l'immeuble. Le froid, la peur, Parkinson ? Faut-il appeler les services sociaux, la police, les urgences ?
L'alcool, ça n'a vraiment pas l'air. La faim ? Faut-il lui offrir un sandwich ?
Y a-t-il quelque chose à faire ou rien, comme d'habitude ? »

Un certain Martin, pour échapper aux frimas, squatte le hall spacieux mais non luxueux d'un immeuble parisien. C’est un immeuble banal situé dans un quartier qui, de toute évidence, n’est ni riche ni misérable. Avec pour habitants, des cadres, des employés, des chômeurs, des handicapés, des Noirs et des Arabes... 
Tremblant, puant, mais curieux et arrogant, Martin prend possession des lieux. Il y dort, y boit, apostrophe les locataires, les épie, ricane, philosophe même parfois avec lucidité et à-propos. Il y installe aussi sa copine Martine aussi agressive, sale et perdue que lui, avec l'humour en moins.
Pour entrer ou sortir de chez eux, chacun des locataires, avec plus ou moins de mauvaise conscience, d'agacement ou de crainte, se trouve inévitablement confronté à lui.

Là habitent :
Léa, une jeune et jolie aide soignante qui vit seule, faisant fantasmer Cyrille l'adolescent puceau et en rébellion contre le système et ses parents qui habitent aux étages supérieurs ;
Monsieur Martin, le Noir qui incarne la réussite, son épouse sympathique qui refuse de quitter l'immeuble pour les beaux quartiers car elle s'est liée d’amitié avec sa voisine madame Benkhrief mariée à  un petit cadre tremblant viré récemment par son entreprise ;
Un Grec en fauteuil roulant et son épouse au prénom espagnol ;
Madame Huris du syndic qui a l’œil sur tout et tous et veut toujours mener la danse pour oublier son époux dépressif et chômeur de longue durée dont la seule activité est de promener son chien trois fois par jour ;
Un jeune couple timide et discret qui vient d'avoir un bébé ;
Un autre, Balte fraîchement débarqué, qui ne parle pas français ;
Un étrange Noir maigre et muet qui fuit tout le monde et dont personne ne sait rien ;
Deux femmes qui génèrent bien des commérages mais auxquelles on ne peut rien reprocher…
Bref, un panel varié semblable à celui de bien des logements collectifs proposés à Paris ou en Île-de-France pour un loyer raisonnable.

Le SDF s'accroche au lieu avec une obstination farouche qui inquiète les locataires. Certes, c'est l'hiver et il faut bien que le pauvre homme se mette à l'abri mais l'homme qui vit dans la crasse et la luxure, ne fait rien pour se faire oublier. Il va même jusqu'à s'immiscer sans vergogne dans leur vie, observant les allées et venues de chacun et donnant son avis sur tout avec arrogance. Certains s’interrogent sur l'éventuelle moins value qu'une telle présence causerait à leur logement et leur image sociale, d'autres craignent pour leur sécurité, tous refusent de se faire pourrir la vie par ses remarques désobligeantes, moqueuses ou agressives et ses discours culpabilisateurs, prophétiques ou pornographiques. « Transmettre l’inquiétude, c’est le fonds de commerce de Martin et il a beau être ce qu’il est, un déchu, il faut y prendre garde, ne pas le provoquer car, perdu pour perdu, qui sait jusqu’où il irait pour bousiller le confort des autres ? »
D'autres temporisent, en appellent à l'humanité, évoquent ses tremblements maladifs, soulignent les menus services qu'il rend parfois et la pertinence étonnante de certaines de ses remarques.

Les nerfs des habitants sont à vif mais ils ne savent comment se débarrasser de cet intrus encombrant. Peut-être le rendre moins visible et l'éloigner en l'installant dans le local surdimensionné des poubelles ? Mais personne n'osera lui soumettre cette proposition symboliquement dégradante et, entre ceux qui font mine de l'ignorer, ceux qui font l'effort de lui parler, ceux que la situation indiffère, amuse ou qui comme Cyrille sont séduits, un certain consensus s'installe.
Cela jusqu'à l'accident dont Martine est victime...

 

À partir de la construction de « La vie mode d’emploi » de Georges Perec, titre référencé aujourd'hui au panthéon des classiques, Mathieu Lindon improvise des variations à la noirceur et la férocité assumées, transportant son immeuble n°1 quelques dizaines d'années plus tard, dans la France en crise du début du XXIe siècle.

Dans cette radiographie sans concession de notre société, personne n'est épargné mais aucun n'est plus particulièrement montré du doigt ou jugé. Ce sont nos mensonges, nos préjugés, notre indifférence, nos contradictions et notre malaise face à la misère et à l'exclusion présente ici sous toutes ses formes, qui se retrouvent au rang des accusés et non les individus eux-mêmes. 

Ce huis clos tragi-comique diablement théâtral est découpé en chapitres mettant chacun en scène une des confrontations entre Martin et les locataires. Et ces saynètes cruelles ou drôles lèvent le voile sur les petits arrangements de chacun avec sa conscience, sur l'angoisse qui fragilise, la colère qui se tait et la dépression qui rôde, sur le racisme ordinaire, l’hypocrisie mais aussi la compassion, qui s'expriment tour à tour dans les espaces communs. Elles crient aussi la peur, celle de l'inconnu et de l'agression mais plus encore celle d'être contaminé et de subir soi-même un déclassement social, un drame dont l'éventualité ne peut être exclue par personne en temps de crise.
Le SDF, employé ici comme révélateur social, tend à tous un miroir. Et c'est sur les trouilles de chacun, leurs lâchetés et leurs renoncements qu'il assoit son pouvoir.

La tension dramatique est tenue de bout en bout par l'ignorance des habitants quant au passé du squatteur, à son histoire, aux causes mêmes de ces tremblements qui l'agitent constamment (alcool, maladie, froid, faim ou folie ?). De quoi nourrir les inquiétudes de la communauté et jeter le trouble par la part hypothétique qu'elle laisse au basculement dans le délire et le crime.  Martin est-il un agitateur, une victime, un déséquilibré ? Pourrait-il s'avérer dangereux ?

Sur fond d'occupation d'un immeuble par un SDF avec prise en otage de ses habitants, cette farce dénonce avec une effrayante lucidité la barbarie de nos sociétés ultralibérales, inégalitaires et individualistes qui jettent au sol ceux qui perdent pied et soumettent par la crainte ceux qui peuvent encore la servir.

Un constat qui peut s'appliquer à bien d'autres situations, car derrière la violence et les drames collectifs qui font la une de nos médias se cachent souvent les frustrations générées par la pauvreté et l'exclusion, et une manipulation habile de la peur qui provoque le repli chez et sur soi et l'acceptation.

À lire et faire lire par ces temps troublés.

Dominique Baillon-Lalande 
(26/11/15)    



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Lectures









P.O.L.

(Octobre 2014)
176 pages - 14,90













Mathieu Lindon,
né en 1955, journaliste littéraire à Libération, est l’auteur d’une vingtaine de livres parus chez P.O.L.