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Édouard LOUIS


En finir avec Eddy Bellegueule



Avant d'en finir il faut comprendre. L'auteur nous le précise en quatrième de couverture : « Ce livre est une tentative pour comprendre ». Comprendre le creuset, le milieu et les individus. Ce qui les fait agir, ce qui s'insinue dans leurs choix, qu'ils soient conscients ou non, ce qui semble décidé pour eux, inexorablement, qui se perpétue, de génération en génération, s'imprime, et souvent reste indélébile. A moins qu'une rupture puisse advenir ? Mais dans ce cas pourquoi ? Et surtout comment ?

Édouard Louis, l'auteur, est dans la peau et dans l'histoire de ce jeune homme qui raconte. Il nous livre ces quelques années sous la forme d'un roman, avant d'En finir avec Eddy Bellegueule. Il s'agit de son roman, comme tout un chacun peut parler de "son" roman familial.

Le sien commence ainsi : «  De mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n'ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n'entre pas dans son système, elle le fait disparaître. »

Eddy Bellegueule – le nom nous parait romanesque, alors que ce patronyme serait assez commun dans cette région du Nord – va nous rendre compte de cette enfance passée dans un petit village d'une Picardie rurale, village qui semble replié sur lui-même. Il va d'emblée nous faire part de sa souffrance : « Ils m'ont d'abord bousculé du bout des doigts, sans trop de brutalité, toujours en riant, toujours le crachat sur mon visage, puis de plus en plus fort, jusqu'à claquer ma tête contre le mur du couloir. Je ne disais rien. […] Je me souviens, les coups dans le ventre, la douleur provoquée par le choc entre ma tête et le mur de briques. […] On pense – devant ce type de scène, je veux dire : avec un regard extérieur – à l'humiliation, à l'incompréhension, à la peur, mais on ne pense pas à la douleur. » Le jeune garçon de dix ans va continuer à subir régulièrement toutes ces atteintes corporelles et morales. Il va devoir mettre en place une stratégie défensive, afin d'essayer d'éviter le pire, ces agressions dont il parle : « Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soupçons : Bellegueule est un pédé puisqu'il reçoit des coups (ou l'inverse, qu'importe). Je préférais donner de moi une image de garçon heureux. Je me faisais le meilleur allié du silence, et, d'une certaine manière, le complice de cette violence (et je ne peux m'empêcher de m'interroger, des années après, sur le sens du mot complicité, sur les frontières qui séparent la complicité de la participation active, de l'innocence, de l'insouciance, de la peur). » Car c'est cela le pire, et de loin : l'humiliation. « Ils me tirent les cheveux, toujours la lancinante mélodie de l'injure pédé, enculé. »

Souffrance et douleur au collège, mais aussi à la maison : le mépris, l'agressivité de certains membres de sa famille. Parce qu'il n'est pas un "dur". Parce ce qu'il ne correspond pas aux critères de son milieu social où les familles semblent toutes pétries de clichés : la télévision est là, omniprésente, qui renforce ou appuie sur les frustrations pour en faire des règles, des principes… et gare à ceux qui s'en éloignent ! Il y a peu de tendresse en circulation, ou si peu visible. Quelques doses d'amour maternel, qui transparaissent dans un réflexe de protection soudaine. Parfois l'attention maladroite du père. Car l'amour est dit dans cette famille. Et malgré la violence des propos, des punitions, mais surtout malgré les incompréhensions chroniques, ce sont des parents qui "aiment" leurs enfants. Ils en sont convaincus, et ils font de leur mieux.

Mais c'est plus difficile d'aimer Eddy : « Très vite j'ai brisé les espoirs et les rêves de mon père. […] Quand j'ai commencé à m'exprimer, à apprendre le langage, ma voix a spontanément pris des intonations féminines. Elle était plus aiguë que celle des autres garçons. Chaque fois que je prenais la parole mes mains s'agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l'air. Mes parents appelaient ça des "airs", ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s'interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse ? »

Quand on avance dans la lecture, on est ému par cette logique de la pauvreté. Il s'agit du début des années 2000, où la misère est honteuse, et la violence banalisée devenue langage. Nous commençons alors à nous demander ce qui pourrait interrompre ce processus. La principale question étant : ce jeune garçon voudra-t-il sortir de cet d'engrenage ? Il est si différent malgré ses réels efforts pour paraître ou être un "dur". Mais justement il est différent…
« J'appartenais au monde de ces enfants qui regardent la télévision le matin au réveil, jouent au football toute la journée dans les rues peu fréquentées, […] qui regardent la télévision, encore, l'après-midi, le soir pendant des heures, la regardent entre six et huit heures par jour. »

Dans les chapitres intitulés "Portrait de ma mère à travers ses histoires", "Vie des filles, des mères et des grand-mères" ou "La bonne éducation", on voit bien que l'auteur essaie d'expliquer cet obscurantisme ambiant, entretenu semble-t-il, par l'ignorance, la bêtise, voire la lâcheté. Mais aussi et probablement davantage par une situation économique que les habitants de ce village ne peuvent que subir, sans pour autant la comprendre. L'auteur nous brosse une sorte d'étude sociologique de son milieu, et les propos des personnes sont alors très précisément rapportés. Et leur sens bien indiqué. « Mes parents veillaient à me donner une bonne éducation, pas comme les racailles et les Arabes des cités. La vanité que ma mère en tirait. »
« C'est à ce moment, au moment où ils faisaient des commentaires sur l'homosexuel de la télévision que je suis rentré du collège. Il s'appelait Steevie. Mon père s'est tourné vers moi, il m'a interpellé Alors Steevie, ça va, c'était bien l'école ? Titi et Dédé se sont esclaffés […] oui c'est vrai que maintenant que tu le dis, ton fils a un peu les mêmes manières quand il parle. L'impossibilité, encore, de pleurer. J'ai souri et je me suis précipité dans ma chambre. »
Comment ce jeune adolescent que même les copains de beuverie de son père, devant lui, traitent de "pédé" va-t-il continuer à supporter sa vie ?

Comment rompre avec l'avenir que l'on sent arriver tout tracé : le lycée technique ou l'usine ? Parce que tout le monde fait comme ça dans le village, sauf peut-être les fils de l'instituteur ou du médecin… Comment parvenir à faire dévier l'inéluctable ? Résistance ? Mais ici on pourrait bien parler de résilience !

Dans ce roman réaliste, le constat des pensées toutes faites, avec les situations qui se perpétuent faute d'être éclairées ou interrogées, nous fait ici rencontrer le vrai et pas seulement le vraisemblable. Dans le ton pur, volontairement sec parfois depuis une sensibilité originale, presque comprimée. Dans des mots qui atteignent si justement leur but, parce que sans aucune emphase. Et c'est bien là que le talent de ce très jeune auteur a décidé de se montrer. Car le choix des dialogues relatés, avec leur rythme propre, leur "tri" maitrisé, prouverait, si besoin était, cette intelligence de l'écriture qui donne à ce premier roman une réelle puissance littéraire.
Édouard Louis a su fort bien En finir avec Eddy Bellegueule.

Anne-Marie Boisson 
(10/02/14)    



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Lectures









Le Seuil

(Janvier 2014)
224 pages - 17




Points

(Mai 2015)
216 pages - 6,90










Édouard Louis,
21 ans, a déjà publié Pierre Bourdieu: l'insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.




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