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Paul LYNCH

La neige noire


[…] je ne suis pas du genre à vivre à genoux.

Le destin, la misère, les épreuves soi-disant envoyées par Dieu, Barnabas Kane s’y refuse et ça va lui coûter cher dans cette aride contrée d’Irlande, le Donegal, où les habitants courbent l’échine pour prier comme pour vivre.
Orphelin, il a fui l’Irlande et sa grande misère pour danser sur les poutrelles des gratte-ciels en compagnie des Indiens. Et quand il a eu la nostalgie du pays, il y est revenu, avec sa jeune femme américaine, Eskra, pour y bâtir une ferme. Aux yeux des villageois, le chœur antique de cette tragédie, un défi aux coutumes, aux convenances, à Dieu. On ne revient pas d’exil ou alors on est un « faux pays », on n’appartient plus vraiment à la communauté. On n’épouse pas une Américaine, même si elle est d’origine irlandaise, c’est une étrangère. On ne bâtit pas une ferme prospère en deux ans là où des générations ont mis des siècles à végéter, voire à crever de faim.

Quand le roman commence, on est en 1945 mais la guerre n’est pas tout à fait finie, la radio parle de l’entrée des Russes dans Berlin et les Kane utilisent encore des tickets de rationnement. On sent tout de suite que ces deux-là s’aiment et sont heureux dans la ferme où ils se sont installés depuis  une douzaine d’années maintenant, à peu près l’âge de leur fils Billy, même si par allusions, on sait qu’Eskra a eu beaucoup de mal à se faire à ce pays. Et puis il y a chez eux cette expression qui semble incrustée sur les visages, les regards insistants de la suspicion, comme un jugement biblique qui vous déclare absolument étranger si vous n’êtes pas né sur ce sol. […] Elle sentait toujours planer autour d’elle quelque chose que personne ne nommait, mais qu’elle-même tenait pour du ressentiment.

Le châtiment qui s’abat sur  Barnabas Kane, La neige noire, c’est la cendre qui va recouvrir  le symbole de sa réussite. L’étable est ravagée par un incendie, toutes les vaches brûlées vives à l’intérieur et son ouvrier agricole, compagnon de labeur et ami, Matthew Peoples, meurt asphyxié en essayant de les faire sortir.

C’est le combat acharné de ce couple aimant pour sauver ce qui fait leur vie que nous raconte Paul Lynch, écrivain irlandais, dans ce deuxième roman qui contient toute la violence, la beauté, l’âpreté des terres de ce coin de pays, balayées d’embruns et de pluies et vouées à la pâture des moutons tant il y pousse de pierres et à l’immobilisme.

La sourde hostilité qui entoure le couple éclate après l’incendie que Barnabas soupçonne être criminel. Les événements plus ou moins fâcheux qui se succèdent après la mort accidentelle de Matthew : disparition de draps neufs qui séchaient dehors, voisins et banquier qui refusent leur aide et n’espèrent que la mise en vente des terres du trop ambitieux fermier, mise à mort de Cyclope, le chien de Billy, destruction des abeilles de la ruche d’Eskra, font monter l’angoisse chez le lecteur qui peut, par moments, penser à certains ressorts du film de Sam Peckinpah, Les chiens de paille. La présence écrasante du voisin prédicateur qui se nomme Goat et se prend pour Dieu, la silhouette furtive mais inquiétante de la veuve de l’ouvrier mort dans l’incendie, ce que révèlent les pages, écrites en italique dans le livre, de l’atroce journal de Billy dont les parents sont loin de soupçonner les turpitudes tant ils le voient toujours comme un petit garçon, les avertissements plus ou moins sibyllins des villageois, les signes néfastes de la nature elle-même, la jument refusant de charrier les pierres que Barnabas veut utiliser pour reconstruire sa grange, pierres qui lui sont violemment reprochées comme faisant partie de la terre, ce sont des reliques qui doivent rester dans nos mémoires, la folle obstination que Barnabas met dans cette reconstruction qui le rend sourd aux appels au secours de sa femme et de son fils et aux propositions  sincèrement amicales  d’un seul de ses voisins, enfin, jusqu’à ce nom de Barnabas qui évoque le Saint qui après avoir partagé le fruit de la vente de son champ entre les apôtres n’en n’a pas moins été brûlé ou lapidé, on ne sait, sont les rouages de l’ implacable machine du destin  qui s’est mise en route dès l’apparition du premier panache de fumée, ou plutôt, les articulations diaboliques d’une narration envoûtante qui dès la première phrase, commencent à engluer Barnabas dans la toile d’un impitoyable et magistral récit.

[…] les gens ne peuvent pas s’empêcher d’inventer des histoires. C’est dans notre nature de bâtir des hypothèses. […] Nous prenons nos propres vies pour des histoires écrites dans un livre, avec un début et une fin. Et nous nous persuadons que tout ce qui nous arrive fait partie de l’intrigue. Toutes ces inventions, c’est l’ouvrage du diable dans notre tête. Les gens ne savent jamais pourquoi les événements se produisent, et pourtant ils font comme si.

Sylvie Lansade 
(01/10/15)    



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Lectures









Albin Michel

(Août 2015)
320 pages - 20



Traduit de l'anglais
(Irlande)
par Marina Boraso








Paul Lynch,
né à Limerick (Irlande) en 1977, journaliste et critique de cinéma, a déjà publié un premier roman, Un ciel rouge, le matin, chez le même éditeur en 2014.