Retour à l'accueil du site





Pascal MANOUKIAN

Les échoués



Les destins de trois clandestins se croisent en banlieue parisienne : Virgil, le Moldave ; Assan, le Somalien accompagné de sa fille Iman ; Chanchal, le Bangladais.
De chacun nous découvrons la vie de galère actuelle. Virgil et Assan nous parleront aussi de leur vie "là-bas" et nous raconteront en détail le périple qu'ils ont suivi pour arriver jusque-là.
« Comment témoigner de ces neuf mois de route, de ces blessures à jamais ouvertes, des humiliations, de ce monde empreint de lâcheté, de violence, du manque d'humanité, de cette négation de la vie... De l'univers parallèle où transitent chaque jour des convois de fantômes prêts à se faire battre, violer, enchaîner, racketter, assoiffer, pour faire un pas de plus vers un camp de réfugiés ou un centre de rétention. La misère et la guerre sont une manne intarissable pour les mafieux, les jihadistes, les rebelles et les trafiquants en tout genre. [...] Comment témoigner au milieu de cette barbarie des moments de grâce, des sursauts de dignité, des petits miracles, des morceaux de bravoure, des éclaircies qui rendent l'enfer supportable ? » (Assan)
« Il pensa au naufrage de son pays, à la Moldavie vidée de son sang, à tous ces nids abandonnés. [...] Dans certains villages, il ne restait plus que les vieux, les invalides, les veuves, les grabataires. Les enfants s'élevaient entre eux, seuls, dans la rue. Ailleurs la mafia s'occupait de les envoyer dans des maisons d'abattage ou les découpait au scalpel pour les expédier par petits morceaux aux quatre coins du monde. » (Virgil)

En 1992, Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
« Chaque fois qu'un clandestin réussissait à entrer en Europe, dix nouveaux prenaient la route et cent préparaient les sacs. » « Désormais, on arrivait clandestinement du monde entier pour chercher du travail. Aucune frontière, aucune mer ne se montrait assez menaçante pour décourager les candidats à l'exil. Les années quatre-vingt seraient les années de l'immigration du désespoir, une bonne part du monde préférant mourir noyée que de mourir de faim. »

Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager : l'angoisse pour trouver du travail, les stratégies d'évitement de la police pour ne pas être reconduit à la frontière, les marchands de sommeil,  la violence, encore, et les négriers.
« En débarquant à Villeneuve-le-Roi, Virgil avait d'abord appelé son patron ukrainien.
– Tu te fous de ma gueule, avait-il aboyé, je t'attends depuis deux jours. Tu crois que je manque de main d’œuvre ou quoi ?
Virgil avait bien proposé de travailler deux mois pour rien, quatre mois même, mais l'Ukrainien n'avait rien voulu savoir.
– J'ai engagé deux Roumains pour ton salaire, et tu sais quoi ? Si je leur demande de m'amener leur mère pour faire mon ménage gratuitement, ils me l'amèneront. Ils me proposeront même leur sœur pour me tailler une pipe, alors ne fais pas chier avec tes quatre mois de travail gratuit. Va pleurer ailleurs, trouve-toi un autre chantier ou rentre en Moldavie.
Et Virgil s'était retrouvé seul, sans toit et sans travail, avec 5000 dollars de dettes. »

Les réfugiés se sont organisés et certains des leurs exploitent sans vergogne la misère de leurs congénères désarmés. Ainsi  "Le Turc" qui loue un  couchage dans des caravanes au fond d'un bois pour les Roumains, les Turcs, les Moldaves et autres désespérés débarqués là depuis peu.
« Les caravanes étaient installées un peu plus loin. Une centaine d'habitations serrées les unes contre les autres au milieu du bois. Les gosses chahutaient entre les flaques de boue. Les hommes parlaient fort autour de braseros dans un mélange de turc, de serbe, de roumain, de moldave, de russe, d'ukrainien et d'une dizaine d'autres langues dont Virgil ne comprenait pas le moindre mot. [...] Ça sentait la survie, la violence, le chacun pour soi. Les regards, les gueules, les mains, tout était menace. [...] Virgil se dit qu'il n'avait pas fait tout ce chemin pour finir là. »
Après une descente de la police au camp, Virgil décide de faire cavalier seul.
« Cela faisait deux mois maintenant qu'il vivait tapi dans un trou. Une tombe d'un mètre quatre-vingt-dix sur un mètre de large et un mètre de profondeur, creusée à la main au beau milieu de la forêt, et recouverte d'un toit de branches et de feuilles.
Le jour, il y enfouissait ses affaires. La nuit tombée, il s'y enterrait vivant. Personne ne viendrait le chercher là, étouffé dans les broussailles, entre un tronc d'arbre couché par la dernière tempête et un entrelacs de branches mortes. [...] Il s'adaptait à la forêt comme il s'était adapté aux années de communisme, aux hivers en Sibérie et à la misère. Par obligation mais avec application. »
C'est là qu'il rencontrera Assan et Iman travestie en garçon. Un Noir musulman qui avait mis 370 jours pour échouer dans la forêt de Villeneuve-le-Roi depuis la Somalie, après le massacre de sa femme et de ses deux autres filles, aux premiers jours de la guerre civile.
Virgil, lui, a laissé au pays sa femme, Daria, et ses trois garçons.
Chanchal, lui est plus jeune, il a l'âge d’Iman et nous ne saurons rien de ses antécédents, si ce n'est la misère qui pousse globalement les Bangladais à fuir leur pays. Ils vivent ensemble dans un squat, vendant, faute d'avoir trouvé la place rêvée dans un restaurant pour faire la plonge, des roses dans les rues, pour se faire 10 à 15 € la soirée. Virgil a récupéré le jeune garçon à demi-mort dans un fossé, suite à un tabassage en règle par de jeunes fachos. De quoi se gagner la sympathie et la solidarité de toute la communauté et la reconnaissance éternelle du jeune garçon.  

Difficile de trouver un emploi. Le bâtiment restant pratiquement le seul espoir.
« Les bâtisseurs étaient un immense hangar réservé aux professionnels, à mi-chemin entre Villeneuve-le-Roi et la forêt de Sénart [...] sur la commune de Vigneux-sur-Seine. Tous les matins à 6h30 précises, les artisans de la région venaient s'y approvisionner en matériaux pour leurs chantiers. Dès 5h, une armée d'ombres s'installait en silence devant les grilles pour vendre la force de leurs bras. Maçons, plaquistes, peintres, manœuvres s’agglutinaient devant l'enseigne et, comme au drive-in, sans descendre de leur voiture, les employeurs venaient se servir en main-d’œuvre. Les prix variaient selon l'offre et la demande, mais le nombre des clandestins dépassait toujours celui des patrons et les salaires rarement la moitié du Smic horaire. [...] La géopolitique avait son importance sur le parking. La place de chacun était réglée au millimètre près. [...] Les communautés se répartissaient en fonction de leurs inimitiés : les Afghans loin des Kurdes, les Bosniaques hors de portée des Serbes, les Turcs à l’écart des Arabes, les Moldaves séparés des Roumains par les Sénégalais et les Ivoiriens. Il y avait aussi un petit groupe de non-alignés, représentant des pays sans grosses filières ni réseaux. [...] Relégués à l'extrémité du parking, ils étaient les derniers servis et devaient se contenter des mettes. Au sein de chaque groupe, une sorte de Kapo faisait régner l'ordre et la discipline. Il répartissait le travail selon les heures d'arrivée et selon les urgences et les besoins. »
Virgil et Assan finissent par trouver du travail dans le bâtiment, précaire, dur, mal payé, mais leur permettant de survivre et pour Virgil, d'envoyer à Daria de quoi rembourser sa dette pour éviter que les préteurs ne s'en prennent aux garçons. Les deux hommes forment une équipe complice et soudée par l'amitié…
« Tu es blanc et je suis noir, tu es orthodoxe et je suis musulman, j'ai survécu à deux déserts en dévorant des oiseaux crus, tu as traversé la moitié de l'Europe cloué dans le plancher d'un camion, et on est là, tous les deux comme des idiots [...] et je suis content d'être avec toi. »
Ils feront des rencontres aussi, bonnes ou mauvaises, et  trouveront le soutien de certains Français aussi, parfois.
Et le temps passe pour le meilleur et le pire….

 

Ce que nous livre ce récit à plusieurs voix c'est que les migrants, ces hommes qui souvent se nourrissent de ce qu'ils trouvent dans nos poubelles, qui se cassent le dos pour construire des immeubles pour un salaire de misère et dorment entassés et à peine abrités, qui évitent les rues et les métros de peur d'être réexpédiés en enfer, ne sont pas des statistiques et des chiffres, ce sont aussi des hommes avec leurs histoires, leur drames et leurs sentiments.
Et si ce récit est plein d'humanité et met en valeur, avant tout, malgré tout, la richesse humaine, avec de beaux personnages, attachants et nobles, et des moments d'espoir, c'est un monde terrible qu'il dévoile, avec l’égoïsme occidental, le cauchemar du voyage, le drame des familles séparées, la faim et la souffrance dont, au-delà des terres et des mers, ils ne parviennent pas à se défaire, la guerre, la violence et la haine des extrémistes qui les ont fait fuir mais qu'ils retrouvent ici avec les racistes qui veulent en découdre et les massacrer, et une nouvelle forme d'esclavage à laquelle ils doivent se soumettre pour survivre et prendre soin des leurs.
Ce qui, peut-être, est nouveau ici c'est le rôle prédominant des petits, des leurs, qui dans cette jungle sont les premiers à les rabaisser et à les tuer à la tâche pour s'enrichir ou se sauver eux-mêmes.

C'est avec beaucoup d'empathie, une documentation sérieuse et une révolte certaine que l'auteur, ex-reporter de guerre, nous ouvre les portes de ce monde invisible, souterrain, pour nous alerter sur la question du traitement des migrants dont la honte ressurgit sur tous.
« Dans les années à venir, le monde des pauvres, des laissés-pour-compte, allait encore s'affaiblir, se vider de ses forces précieuses, de ses jeunes, de ses hommes forts, de ses ingénieurs, de ses médecins. Une double peine et une double perte, car il fallait de la vision, de la prise de risque, du courage, de l'inventivité pour fuir.»
D'autant que, comme Abdou, le soudeur sénégalais l'explique au syndicaliste venu les aider :
« Un esclave vaut mieux qu'un âne bâté et, même si ça ressemble au bagne pour vous, pour nous c'est un progrès de travailler ici. [...] Alors on prend ce qu'on nous donne : l'argent, les vexations, la violence et chaque soir, en plus, on remercie le ciel d'avoir du travail. [...] Même ce qui semble terne chez vous brille à nos yeux ! Plus vous vous rendez la vie belle et plus vous nous attirez comme des papillons. Et ça ne fait que commencer. [...] Vous verrez bientôt des milliers d'autres suivront notre exemple et se mettront en marche de partout où l'on traite les hommes comme des bêtes. Il n'y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir. Parce que ce qu'il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu'il y a de meilleur chez nous. Vous n’y pouvez rien, croyez-moi, ce qui vous gratte aujourd'hui n'est rien à côté de ce qui vous démangera demain. »

C'est donc un portrait sobre mais très sombre, plus encore quant à l'avenir que dans le quotidien de ses protagonistes, que nous dresse l'auteur, qui connaît bien la guerre, l'exode, la famine.
Je l'ai vécu pour ma part comme une alerte et une exhortation à repenser autrement le problème des équilibres et des populations à l’échelle de la planète. Une voix à entendre.
Un superbe roman à lire de toute urgence (et à faire lire).

Dominique Baillon-Lalande 
(20/08/15)   



Retour
Sommaire
Lectures








Don Quichotte

(Août 2015)
304 pages - 18,90 €













Pascal Manoukian,
grand reporter rompu aux zones sensibles et à la géopolitique, directeur éditorial de l’agence CAPA, a publié en 2013 Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre. Les échoués est son premier roman.