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Gilles MARCHAND

Une bouche sans personne


Le comptable mystérieux qui se réfugie toute la journée dans les chiffres semble un misanthrope qui fuit la compagnie. Oublié de ses collègues et s’en sentant fort bien, pris dans son existence routinière rythmée par ses échanges météorologiques avec sa boulangère et quelques mots à une dame du quartier qui promène son chien, il se fait le plus transparent possible. Le cours des jours est là pour qu'il ne sente pas trop la douleur.
Ce n'est qu'après son travail et avant de rentrer dans son petit appartement de célibataire qu'il  rompt sa solitude pour retrouver dans ce bistrot tenue par Liza dont il est secrètement amoureux et où il a ses habitudes, deux comparses de belote. Une dizaine d'années que cela dure. Parfois le trio se contente de partager des verres, de fumer quelques cigarettes, en échangeant quelques paroles sur un air des Beatles auxquels la patronne voue un vrai culte.
Thomas l'apprenti romancier, doyen bavard et cultivé de ce petit groupe, parle alors de cet enfant qu'il n'a jamais eu comme d'une famille perdue ; Sam le taciturne lit parfois les lettres qu'il reçoit  de ses parents disparus ; le comptable, lui, les écoute avec attention, fait parfois des commentaires mais, le visage toujours dissimulé derrière une écharpe qu'il ne soulève que furtivement pour boire ou manger, ne parle de son passé à personne.

Mais un soir, l'homme ayant, suite à un incident mineur d’absorption maladroite de son café, été contraint de dégager quelques instant le bas de son visage révélant la cicatrice qui le défigure, ses amis, curieux de son histoire, osent lui dire :
 « Tu es comptable, tu mesures autour d'un mètre quatre-vingts. Tu aimes les livres, les Beatles et la belote, et tu ne quittes jamais ton écharpe. C'est tout ce qu'on sait !  [...] J'ai la certitude que tu as quelque chose sur le cœur. Le genre de poids qui t'écrase et t'empêche de respirer. Je me trompe peut-être, mais je ne crois pas ; alors si tu dois t'en décharger un jour, autant que tu saches que c'est certainement avec nous que ce sera le plus simple. On ne jugera pas, on commentera peut-être même pas. Juste on sera là, un verre à la main. Comme d'habitude mais avec un ami qu'on connaîtra un peu mieux. »

Après avoir immédiatement fui, l'homme va peu à peu accepter de s’ouvrir à ses amis et se mettre à raconter son enfance auprès de son grand père. Il commencera de façon énigmatique par ces mots : « J’ai un poème et une cicatrice ».
Sitôt décidé, il se fait conteur et captive son auditoire avec l’histoire de son grand-père Pierre-Jean à l'imagination débordante qui pour protéger l’enfant à la cicatrice et ne pas basculer du côté des larmes l’a élevé à grand renfort de fantaisie. Ma vie « a commencé dans la laideur mais Pierre-Jean s’est efforcé de m’en montrer la beauté et l’originalité » explique-t-il.
Le bouche à oreille se met en branle et de jour en jour le public se presse en masse. Le bar se transforme progressivement en salle de spectacle où accoudé au zinc, soir après soir, l'homme se dévoile. Plus son récit avance, plus son public s’agrandit, jusqu'à saturer le petit café. Avec indifférence, ou pour aider aux affaires de Liza, il se prête au jeu et peu à peu le passé caché derrière les anecdotes surgit.

Pendant toute cette période, l'homme voit son quotidien se dérégler au bureau pour une histoire de machine à café et de réduction de personnel d'un côté, avec la rédaction de notes de frais où apparaissent le piano cocktail de Boris Vian, des chaussures à crampons ou l'achat d'un caniche nain... De même, chez lui, son grand-père lui apparaît en rêve avec des animaux étranges et des musiciens tziganes... À cause d'une interminable grève des éboueurs, les sacs poubelles  envahissent sa cage d’escalier et bloquent la porte d'entrée jusqu'à nécessiter de creuser une galerie pour parvenir à entrer dans son appartement ; un ancien militaire avec son armée de soldats de plomb se désigne pour effectuer un contrôle rigoureux des entrées de ce tunnel, et le récit bascule dans le fantastique le plus absurde.

Quand les touristes affluent et qu'il faudra sortir des enceintes et des chaises sur le trottoir, l'homme mettra un terme à son spectacle et c'est à ses seuls amis Lisa, Sam et Thomas que le narrateur racontera enfin ce qui mit fin à son enfance en imprimant des marques indélébiles sur son visage, faisant jonction entre petite et grande Histoire.

C'est un roman à la fois léger et fantaisiste, foisonnant de références (Romain Gary, Georges Perec, Boris Vian) et tragique que Gille Marchand nous propose ici. 

Pour cet homme qui semble vivre en retrait, tout bascule le jour où il commence à se dévoiler.
Chaque chapitre, basé sur une progression et une structure identiques, présente une nouvelle journée qui subtilement, même si le narrateur reste toujours à la même place, nous permet d'assister à son évolution et nous prépare à la révélation des dernières pages. Et, comme dans le film La Vie est belle, le grand-père facétieux et émouvant parvient pour son petit-fils à enchanter le pire afin de le dépasser pour y survivre.
Le désordre qui, sous prétexte de grève des éboueurs, s’empare du monde extérieur devient le reflet de celui qui s'est installé dans l'esprit de l'enfant un certain jour de 1944 et le récit, marqué du sceau de l'amitié, de la générosité, autant que de l'imaginaire et de l'absurdité ou de l'horreur, parvient à mettre en concurrence rires et larmes.
Et puis il y a cette fin, où la lumière change, qu'on n'a pas vu venir, où la gorge se serre, qui lève le voile sur le destin du conteur et avec lui de tout un cortège de victimes d'hier à aujourd'hui. 

Le titre est merveilleusement choisi et il y a là une sublimation du réel tout en pudeur, en suggestions et en tendresse pour un récit décalé, loufoque, sensible, terrible, émouvant, grave et fantasque, qui incarne poétiquement les traumatismes de l'Histoire et leurs dépassements.

Un premier roman très réussi qui mêle le réalisme et le merveilleux et passe avec humour et  poésie de l'histoire d’un homme en particulier à celle d'un événement tragique de l'histoire de notre pays.

À découvrir absolument !

Dominique Baillon-Lalande 
(12/09/16)    



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Aux forges de Vulcain

(Août 2016)
282 pages 17
















Gilles Marchand,
né en 1976 à Bordeaux,
est rédacteur pour le Who’s Who et chroniqueur pour le site k-libre. Une bouche sans personne est son premier roman.