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Anna Lisbeth MAREK


Les conversations


Magda est vieille. Le roman la saisit à l'enterrement d'Henri, son mari. Un an qu'il était malade et condamné. Submergée par une rage sourde plus que par la peine, au retour du cimetière, elle regarde avec une certaine distance, voire avec dureté, la famille et les amis rassemblés chez elle.
Présents, bien sûr, ses enfants si dissemblables : Paul "cet homme tendre et froid [...] oscillant entre divers mondes dont il est devenu le porte-plume, le journalisme, l'édition, le cinéma, qui s'enchevêtrent au gré du temps. [...] Il vaque à ses occupations comme un forain à ses spectacles, le nez au vent, la peur au ventre" et Hélène, cette "femme fardée de convenances", "à la mièvre sollicitude", lucide sur "son existence ensablée".
Hébétée et lasse, elle s'enfuit dans sa chambre. Ceux-là l'ennuient, elle a besoin de solitude.
C'est Sarah-Jeanne Lewall, dit Prune, seule, qu'elle voudrait à cet instant à ses côtés. Cette amie d'enfance avec laquelle elle avait partagé tous les bons et mauvais moments, de l'apprentissage de la lecture à l'entrée à l'université. Celle qui, depuis son départ en 1942, n'a laissé chez Magda qu'un grand vide et une multitude de questions.

Le récit commence donc à l'enfance des deux fillettes. Leurs familles respectives – Albert, professeur d'université souvent en déplacement et Blanche, sa douce et élégante épouse musicienne et peintre à ses heures, côté Prune ; Jacques, avocat, sa discrète épouse et ses trois enfants côté Magda – habitaient le même immeuble du XVIe arrondissement. Des familles bourgeoises sans histoires avec deux gamines insouciantes, joyeuses et curieuses d'apprendre, qui deviennent quasi indissociables. Une amitié qui semble satisfaire les deux familles qui s'apprécient et se fréquentent assez régulièrement.

Quand, à l'âge de l'entrée au lycée, pour des raisons de rapprochement professionnel et d'appartement trop exigu, la famille de Magda déménage, les deux amies scolarisées dans deux établissements différents, continuent à se voir régulièrement. Le rapport des deux familles par contre se distend.

C'est l'Histoire qui viendra fragiliser leur bulle. Blanche, d'origine italienne, voit l'accession de Mussolini au pouvoir avec crainte ; celle d'Hitler en Allemagne puis la guerre et l'occupation en France, si elles ne sont pas vraiment un sujet au quotidien chez Magda, le sont bien évidemment davantage dans la famille juive et engagée des Lewall. Prune, qui a rejoint un groupe de jeunes éclaireurs israélites, change de lectures, s'intéresse au Front populaire et à l'actualité, se fait de nouvelles amies et quitte l'enfance. Magda peine à la suivre. Mais elle finit par trouver une nouvelle place auprès de son amie en lui préparant chaque semaine une revue de presse sur ces sujets brûlants que celle-ci apportera à son groupe pour nourrir leurs discussions.
Puis apparurent les interdictions professionnelles pour les Juifs, le port obligatoire de l'étoile jaune, le couvre-feu...

C'est en novembre 1942 que Prune et sa famille ont été arrêtées, la veille de leur fuite pour l'Espagne préparée avec l'aide de Jacques qui les hébergeait momentanément.
En 1945, Jacques, à la suite de ses recherches, apprendra que, quelques mois plus tard, leur sort à tous avait été réglé.
Depuis, l'évocation même de cet événement et de ses protagonistes est totalement prohibée au sein du foyer, le père semble fuir les siens et s'enferme de plus en plus longtemps dans son bureau, et la vie de Magda est devenue "un fatras d'à-peu-près".

En 1948, Magda, encore étudiante rencontre Henri, un Juif dont les parents issus de l'émigration polonaise, la jeune sœur et la famille proche, ont tous été également victimes de l'holocauste. Lui et son frère, réfugiés dans le Sud, ont réussi à passer à travers les mailles du filet. Celui qui, gai et entreprenant, a même l'heur de séduire Jacques et d'établir une vraie complicité avec lui, finira bien sûr par épouser Magda. Seule frustration pour celle-ci, la chape de plomb imposée par son mari sur tout ce qui a précédé leur rencontre, à l'un comme à l'autre. Une belle situation (professeur de français à l'université), un beau mariage, deux enfants ; des amis aussi comme les Dupayet, avec lequel Henri créera une maison d'édition. Magda était "cette musicienne un peu lunaire et fragile, gauche et rougissante et tous les trois […] m'aviez très vite rangée là, parmi les êtres que l'on aime tant mais qui ne comptent pas".

Dans les années 70, la disparition de la mère à la suite d'une grave maladie, sera suivie de peu par le suicide du père.

De tout cela il ne sera jamais question : "pas de douleur, pas de tristesse, plus d'histoire […] il valait mieux le silence, encore et toujours et presser le temps, l'exhorter à chasser vite les grandes blessures, à les repousser loin des mots inutiles".

Puis après un an de maladie, la disparition d'Henri et, la veille de l'enterrement, deux lettres déposées pour elle : une de Blanche, l'autre de la mère... pour rompre le silence et voir tout à coup des attitudes étranges trouver du sens.
Bien tard, cependant...

Ce long monologue de Magda tourne autour de son amitié pour Prune, la chasse aux Juifs pendant la guerre et le poids (ou le rejet) des traumatismes issus de cette histoire sur ceux qui adultes ou adolescents, ont vécu cette tragédie.
Un livre sur le secret aussi.
L'auteur passe d'une certaine fraîcheur, lors du récit de l'enfance et du duo amical, à l'horreur et à l'obscurité entretenue par le secret, en une assez belle illustration de ce qu'une situation traumatique peut engendrer sur deux générations, sans jamais tomber dans le procès historique ou le pathos.
Juste la béance, le mal-être, jamais dit.
La narratrice, bourgeoise sans grande épaisseur, affirme sa personnalité à fur et à mesure des années jusqu'à exploser dans la scène (première dans le roman, dernière chronologiquement) de l'enterrement d'Henri.

Le sujet, le style et la narration sont assez classiques mais ce qui caractérise ce récit c'est le poids, la violence feutrée, qui finit par engluer tous les personnages, la façon d'emboîter destins et tragédies sur la durée, l'impression d'un invraisemblable gâchis qui vient se substituer à l'horreur elle-même.

Du rebondissement final, bien sûr je ne dirai rien, sauf que c'est une assez belle trouvaille qui parvient dans les toutes dernières pages à éclairer l'ensemble de manière différente.

Un premier roman qui sait embarquer son lecteur, témoigne d'une vraie sensibilité et d'une aptitude réelle à créer des personnages et à leur donner vie. À découvrir.

Dominique Baillon-Lalande 
(10/01/14)    



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Phébus

(Janvier 2014)
176 pages - 15