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Claire-Lise MARGUIER


Les noces clandestines



Au centre de cette histoire un professeur d'histoire dans un collège du Sud-Ouest, mène une petite vie réglée et tranquille avec la grand-mère qui l'a élevé depuis sa naissance. Sa seule famille. Quand pour la vieille dame déclinante la fin approche, le narrateur, pour occuper les longues heures de silence et se changer les idées, se jette à corps perdu dans une grande entreprise de nettoyage et de rénovation de la maison. "Je lessivais les murs et les sols, me débarrassais de meubles bancals accumulés au fil du temps, de vieux magazines et de tout un tas d'autres choses que les vieux conservent "au cas où". Je fis du grenier une petite bibliothèque confortable, de l'entrée et du salon un lieu accueillant, de ma chambre une pièce commode tenant plus du studio d'un étudiant que de la chambre d'un homme dans la quarantaine. Cela me prit deux mois, et quand j'eus fini, Bonne-maman n'était toujours pas morte."

Il entreprend donc de transformer l'ex-cave à vins du sous-sol, avec ses voûtes en briques, basses et rouges, éclairée par un seul petit soupirail grillagé, en une chambre avec cabinet de toilette.. Sans intentions particulières si ce n'est par jeu, il va jusqu'à en dissimuler la porte d'accès derrière des étagères pour accentuer la clandestinité du lieu. Il prend plaisir ensuite à aménager cette cellule, puis à s'y réfugier lui-même comme on s'abstrait du monde.
C'est alors que la chambre rouge lui apparaît dans sa vraie nature, dédiée à "un ermite ou un rêveur, qui se serait retiré du monde pour se préserver de ses dommages. Une âme pure..." dont il prendrait soin avec "des empressements d'assoiffé creusant un puits." L'idée s'impose à lui, devient obsessionnelle, au point de le pousser, à la mort de l'aïeule, à hanter sans relâche les rues de la ville à la recherche de cette perle destinée à son coffre-fort.

C'est quand il se sent prêt à abandonner, devant ses tentatives infructueuses et l'arrivée du froid, que le hasard s'en mêle sous la forme d'un sans-abri. Un adolescent (fugueur ?) nimbé d'un "mélange de candeur et d'arrogance", sale mais irradiant d'une étrange beauté, caché dans une encoignure juste à sa porte.
"Pour dire vrai, tout ce qui m'y a conduit est un enchaînement de hasards ; quand vous auriez cru à ma volonté de nuire ou à une part de perversité, vous vous seriez fourvoyés."
"J'eus de suite la conviction que le destin l'avait jeté sur le pas de ma porte pour moi seul. Tous ces tours et détours qu'il avait pris pour finalement avec une volte inespérée, me contraindre au plus absolu des assujettissements."
La proposition et la confection d'un repas chaud, un peu d'alcool puis un somnifère, lui permettront de concrétiser son plan : "Mon sous-sol deviendra son écrin, et lui mon bijou."

Quand, dans le lit de la fameuse chambre rouge, l'ange aux boucles blondes se réveille, lavé et bordé avec soin, c'est sous le regard intense et plein de dévotion de son ravisseur. "J'avais imaginé que l'élu conduit chez moi passerait par une phase de rébellion. J'attendais de Joël une part de violence qui ne vint jamais. Il sembla accepter son sort comme s'il coulait de source, ce qui ne me laissa pas d'être déconcerté. Il ne réclama pas de voir le ciel ni ne me menaça de représailles, pas plus qu'il ne me supplia de lui rendre sa liberté ou ne jura qu'on le recherchait et qu'on n'aurait de cesse de le retrouver, où qu'il fût. Il se montra simplement docile."

Commence alors la narration sur plusieurs mois de cette vie secrète et de ses rituels liant le prisonnier et son geôlier, de leurs rapports ambigus faits d'affrontement, d'incompréhension ou d'angoisse mais aussi de séduction, d'abandon et de fascination réciproque. Une période de double vie aussi pour le narrateur qui à son travail ne laisse rien transparaître de son aventure intérieure aux confins de la folie. "L'intense satisfaction mêlée d'orgueil de celui qui sait qu'il détient un secret fondamental m'auréolait. On me trouva charmant, radieux même, et comme en ce bas monde tout ne s'explique que par les attirances sexuelles, on prit le pari que j'avais rencontré la femme de mes rêves, et que c'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver après l'épreuve terrible par laquelle j'étais passé. […] Ces pauvres gens étaient privés de Joël. De ce trésor secret qui n'appartenait qu'à moi et dont ils ignoraient même jusqu'à l'existence. Je leur pardonnais leur insuffisance. Je pardonnais leurs humeurs larmoyantes, leur caractère irascible, leur désolante banalité."

Le kidnappeur, envoûté par la beauté sauvage et le mystère de sa victime, se laisse prendre à son jeu. Celui-ci semble osciller entre soumission et manipulation. Tout est dans les gestes et les regards. "Il me tenait déjà sous sa coupe, bien plus que moi-même qui le détenais dans ma cave, et je me demandais jusqu'à quel point il en avait conscience. S'il semblait par moments dans l'expectative, à certains autres il prenait possession de ma vie avec une telle autorité que j'avais du mal à remettre nos rôles à leur place. Comme pris au piège, j'étais assujetti de la plus souveraine des manières."

Dans une atmosphère d'adoration et de recueillement silencieux se nouent entre les deux hommes des noces clandestines aussi innocentes et lumineuses que perverses, où la répartition des rôles entre dominant et dominé, bourreau et victime, n'est jamais clairement définie mais où chacun semble trouver ce qu'il attend.

Des revirements et des arcanes de ce huis-clos intense (plus de la moitié du livre) je n'en dirai pas plus pour ne pas vous priver des émotions que j'ai moi-même ressenties à m'y plonger.

A la lisière du malaise, du scabreux et du drame mais sans jamais y basculer, cet hymne amoureux à un ange déchu, ce duel sensuel et elliptique, fascine. L'ambiguïté de cet amour transcendé de façon presque mystique à l'égard de cet adolescent énigmatique dérange et emporte.
Claire-Lise Marguier n'instrumentalise pas ses personnages au service d'une quelconque démonstration ou d'une efficacité supposée, ne simplifie pas, n'unifie pas leur conduite, elle se plaît à exprimer des sentiments contradictoires.
Et c'est avec un style qui oscille entre le classique et le baroque, se fait imagé et poétique parfois "J'autorisai les araignées à tendre des guirlandes d'argent un peu partout autour de moi, souhaitant en silence qu'elles étendent leurs toiles et m'y emprisonnent." , qu'elle décline à différents temps la beauté et la part d'obscurité contenue en chacun de nous.

Bien que fort éloigné du genre de la nouvelle, il y aurait dans ce récit de Claire-Lise Marguier une approche parente de celle d'Annie Saumont, la plus grande et la plus primée des nouvellistes françaises contemporaines. La même distance respectueuse, faite d'attention sensible et non de jugement, pour ces adolescents ou ces êtres mal-grandis, en marge, en souffrance ou au bord de la folie. Le même frisson.

Un roman très réussi. Une belle découverte.

Dominique Baillon-Lalande 
(20/03/13)    



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Editions du Rouergue

(Février 2013)
128 pages - 13,80










Claire-Lise Marguier,
née à Toulouse en 1979,
a déjà publié Le faire ou mourir dans la collection doado chez le même éditeur.