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Elsa MARPEAU


Et ils oublieront la colère


Il y a parfois des livres, qui dès le début, en proposant une histoire qui invite à rechercher les origines d’un crime récent, nous tiennent par un drôle de fil, continu, troublant… Il y a aussi des livres qui "mine de rien" vont  laisser entrevoir ce qui est plus complexe, qui entrebâillent lentement des portes pour maintenir une respiration jusqu’à la fin. Alors oui, Et ils oublieront la colère est un livre comme ceux-là. C’est aussi un policier de la Série Noire, un regard sur un drame de notre histoire. Sur les dommages qui demeurent bien des années après, que les protagonistes voudraient ignorer…

Les premiers chapitres. Un ton, simple et sinueux. Et la sensibilité d’une écriture.
Août 1944, Marianne Marceau court dans la campagne, poursuivie par la foule qui veut la tondre. « Elle revoit leurs visages enflammés par la haine. Leurs gueules ouvertes, prêtes à mordre. Leurs hurlements de bêtes. Ces cris de la meute, quand elle s’emballe. Une rancœur venue du fond des âges, du fond des tripes. » Tout en courant, elle pense au futur : va-elle quitter cette terre qu’elle aime mais d’où on la chasse ? Lorsqu’elle arrive, « son frère et sa sœur, Paul et Colette, la regardent en silence puis, derrière elle, ses agresseurs. »

Août 2015, un crime vient d’être commis, dans cette même région de l’Yonne, et pour trouver la cause de ce meurtre, une jeune gendarme va devoir suivre certains fils. Quelques-uns tiennent encore, d’autres se casseront pour lui éviter de trop s’approcher de la vérité, puisqu’elle ne peut se contenter des apparences et veut explorer le passé. Les descendants sont là, les familles sont les mêmes, soixante-dix ans plus tard.

Mais Marianne et son "ami" allemand ont disparu depuis 1944, personne ne les a revus. Personne ne sait rien ? La honte liée à la tonte des femmes accusées de « collaboration à l’horizontale » semble rendre ce silence compréhensible… mais est-ce la seule raison ?

La victime du meurtre est un jeune professeur d’histoire, Mehdi Azem, enseignant au collège de la ville, venu s’installer dans une des maisons de la famille Marceau, au bord d’un lac. Notre gendarme s’interroge : « Mehdi Azem a donc découvert une collabo chez les Marceau. Il est certain que les familles ne se vantent pas de ce genre de parenté. À entendre les Français, personne n’a jamais eu de collabos dans sa famille, pas même de pétainistes, ils étaient tous résistants ou, du moins, sympathisants du Général de Gaulle. Et malgré les vingt mille femmes tondues, on n’en retrouve plus aucune, ni d’ailleurs de tondeurs, comme si tous avaient disparu de la surface de la terre. Mais ce rappel du passé suffit-il à tuer quelqu’un ? »

La recherchedu coupable, du responsable de la mort de ce professeur va nous faire revenir en 1942, puis en 1943, et 1944. Nous percevrons bien quelques points qui pourraient avoir de l’importance, parmi les comportements des personnages, mais seulement au fil d’évènements que l’auteure veut bien nous relater comme si elle nous concédait quelques petites clefs dont l’utilisation ne serait pas évidente ! Peu d’indices donc, à moins que, justement, ces légères indications… Mais leur sens peut toujours échapper…

Les personnages sont bien campés, voire attachants, comme celui de la gendarme, la capitaine Garance Calderon. Née à Nantes. « Elle a aimé le port et les grues, l’armature nue des anciens hangars, les revêtements de tôle, la rouille, le terrain vague au bout de la rue, délimité par du fil de fer, les herbes folles, las amas de ferraille. […] Un jour sa mère l’a emmenée dans l’Yonne pour les vacances chez ses grands-parents. Elle n’est jamais revenue la chercher. Alors les souvenirs de taule et les dégradés de gris ont progressivement été remplacés par le vert et les jaunes éclatants du colza, du blé et des tournesols. L’odeur de terre a recouvert celle des embruns et du parfum bon marché de sa mère la pute. »

Mais tous les membres de cette famille Marceau, les plus ou moins sympathiques, les réservés ou les plus ou moins suspects, ont de la profondeur. Ils semblent également très attachés à cette terre, à cet Hermitage. Nous les voyons à travers la perspicacité toujours en éveil de Garance. Mais si les générations se solidarisent, elles peuvent aussi parfois laisser échapper des informations. Comme la dernière, celle des élèves du collège où enseignait Mehdi Azem…

Pourquoi ce dernier s’intéressait-il à cette période de l’histoire et à cette famille en particulier ?

Lorsque Garance demande, en s’adressant à Christophe, quelle femme de la famille pouvait attirer Mehdi :
 C’est qui alors ? Votre fille ?
Mais non, c’est Marianne Marceau, la sœur de mon grand-père… La collabo.

L’intuition, la sagacité et surtout l’opiniâtreté de notre gendarme vont venir à bout de cette histoire. La construction du roman est habile, quelques titres de chapitres au sens presque caché pourraient peut-être nous mettre sur une voie… Mais serait-ce la bonne ?

La poésie sensuelle qui émane de ce roman, cette référence à la campagne, à la nature, comme la ressent Marianne suffirait à notre plaisir : « Plus loin elle s’enfonce dans le bois. Elle en connaît chaque arbre, chaque recoin. Elle a rampé le long de tous ses passages, même les plus inaccessibles. Elle a fait couler la terre entre ses doigts, gratté les écorchures avec ses ongles, sucé les pierres. Elle s’est frottée contre chacun des arbres, elle en sait l’aspect et l’odeur à chaque heure du jour, à chaque saison. Elle se colle aux troncs, elle les caresse. Leurs feuilles battent contre sa joue, elles lui fouettent les chairs. » Mais il s’agit aussi d’un roman subtil, où les apparences sont tricotées avec art et méthode. Pour que la réalité puisse continuer à nous échapper et n’être dévoilée qu’à la fin !
Un roman qui charme le lecteur, l’agrippe sans se départir de son parfum particulier.
Et une belle écriture fine, sensuelle et profonde.

Anne-Marie Boisson 
(06/02/15)    



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Noir & polar








Gallimard Série Noire

(Janvier 2015)
240 pages - 19,50











Elsa Marpeau,
née en 1975, a déjà publié trois autres romans dans la Série Noire et obtenu trois prix littéraires.