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Lionel-Édouard MARTIN

Mousseline et ses doubles



Le dernier roman de Lionel-Edouard Martin est l’histoire d’une jeune fille de province qui monte à Paris à la fin des années 50. Elle séjourne chez son frère jumeau et son épouse, qui viennent d’avoir un bébé. La jeune fille, surnommée Mousseline, découvre la capitale, fait la rencontre d’un jeune homme séduisant, cultivé… Oui, bon, tout cela est dans le roman, c’est vrai. Mais tout cela n’est que l’écume de Mousseline et ses doubles.
 
On pourrait dire de ce roman qu’il est l’histoire d’un écrivain et presque l’histoire d’une écriture. Le bébé du frère et de la belle-sœur – dont Mousseline aura la charge – est devenu écrivain. Il a cinquante-trois ans et raconte l’histoire de sa tante. Il remonte jusqu’à la naissance des jumeaux, à la mort en couches de la grand-mère, aux seins de la nourrice, en novembre 1935. La province des années d’avant-deuxième guerre mondiale a encore des allures de XIXe siècle, et lorsque Mousseline découvre Paris, vingt ans plus tard, elle change non seulement de lieu mais d’époque. La ville lui donne des ailes, et ne l’effraie que peu de temps. Le neveu qui raconte l’histoire de sa tante – et la sienne – recrée les ressentis et sentiments de son héroïne. Car Mousseline a tout de l’héroïne : orpheline de mère, veuve sans être mariée, élevant un enfant qu’elle n’a pas mis au monde, créant son entreprise avec l’argent de son héritage qui a « travaillé » durant son enfance… Une forte femme. Une femme sentimentale devenue forte parce que n’ayant pas d’autre choix. Émancipée et fragile.
 
L’histoire de l’écrivain, donc. En remontant aux origines de son père et de sa tante – les jumeaux nés en 1935 de la grand-mère Lise morte en couches – il balaie un demi-siècle d’histoire des mentalités. Les conversations entre les personnages sont rendues sur le mode du temps – fond et forme. En province, le non-dit et l’implicite sont de mise. On parle peu, on ne dit pas ces choses-là, on se comprend. À Paris, le frère jumeau a acquis le langage du lieu : son argot est plus canonique que celui des Titis, comme peut l’être l’accent méridional forcé d’un nordiste qui s’installe à Marseille et veut « s’intégrer ». L’écrivain remonte aux origines. Lui, il est né et a vécu à Paris. Mais c’est au lieu originel qu’il retourne, en s’installant dans la maison héritée de son grand-père, cinquante ans plus tard. Et là, sur le terroir-terreau familial, il raconte sa tante. Il la fait parler. Leurs deux voix de narration alternent.
 
L’histoire d’une écriture (ou presque) : pour le lecteur familier de Lionel-Edouard Martin, le motif de la jeune fille comme mystère à éclaircir est récurrent. Dans Anaïs ou les gravières, en 2012, la jeune fille était une énigme contemporaine sur laquelle il fallait enquêter. Dans Mousseline et ses doubles, la jeune fille est un motif qui permet une remontée dans le temps, et qui ouvre sur la découverte de la littérature. Le jeune homme que rencontre l’héroïne à Paris lui fait découvrir les grands textes, parmi lesquels émerge Madame Bovary, l’histoire de cette provinciale qui s’ennuie. « Madame Bovary : ce bonbon féroce qui plus d’une fois t’a mordu la bouche. Tu le suces, puis le croques. En gare de ***, ne reste plus que l’os ». L’écrivain, autour de la tante en jeune fille, tisse une mousseline d’écriture, au vocatif.
 
Il y a, dans l’expression « littérature de terroir », quelque chose de condescendant. Lionel-Edouard Martin – comme Marie-Hélène Lafon, dans une autre manière – explore son terroir poitevin, mais explore avant tout la langue française et notre culture commune. Les jumeaux se nomment Pierre et Marie(lle), le jeune homme dont Mousseline tombe amoureuse, Joseph – et il est charpentier, ou tout comme. Le bébé qui devient écrivain a été baptisé Michel. Plus qu’en terrasseur de dragon, c’est en peseur des âmes qu’il s’exprime. Mousseline est encore bien vivante. Il revient à Michel l’écrivain de prendre en charge, au moins dans et par l’écriture, les morts accidentelles dans lesquelles périssent les hommes de la jeune fille : son frère, son fiancé. Et, par là, l’écrivain exprime aussi le poids des âmes qu’il porte en lui : celles de ses parents, morts sans sépulture. Ces « accidents » sont aussi narratifs. Dans Mousseline et ses doubles, Lionel-Edouard Martin manie parfaitement le suspens narratif : le lecteur doit attendre pour apprendre quel genre d’entreprise ouvre Mousseline, de la même façon qu’il lui faut attendre la fin du roman pour comprendre pourquoi Mousseline a élevé son neveu.
 
Mousseline et ses doubles est une belle histoire, un peu triste et pleine d’espoir, qui fait revivre une partie des années 50-60. Oui, bon, c’est vrai. Le roman raconte cela. Mais sous l’anecdote – non, au-dessus – c’est l’écriture qui touche :
 
L’hiver travaille de neige et de Sibérie la capitale, un hiver à tempêtes comme fut l’automne, à congères, à froid de chien, de canard, et de toutes bestioles. Et Pierre débarque dans cet Arctique, et Paris sous la neige s’accroche à ses gares  d’où sortent les bidasses de retour d’Algérie, qui gèlent et parlent de soleil, de couleurs magnifiées par le ciel, encensant la douceur, l’oranger, l’eucalyptus, la cigogne. 

Christine Bini 
(23/10/14)    
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Le sonneur

(Septembre 2014)
294 pages - 17










Lionel-Édouard Martin,
né en 1956,  est l’auteur de plus d’une vingtaine de textes, partagés entre
poésie et narration.


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(Le sonneur, 2012)