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Maria MATIOS


Daroussia la douce



En Ukraine, à Tcheremochné, vit Daroussia dite ''la douce'', une jeune orpheline quasi muette. II n’y a qu’au cimetière, auprès de la tombe de son père et sans témoin, que Daroussia parvient à converser à voix haute. 
« Lorsqu'elle a essayé pour la première fois de parler à papa, elle a eu très peur de sa propre voix. Elle a eu l'impression que le monde entier l'avait entendue, puis tout le village, tellement elle était forte et sonore. Daroussia était certaine de n'avoir dit qu'un mot : "Papa", et que sa voix sortait toute seule de sa gorge, comme si elle avait toujours été là [...] et elle avait envie de la recueillir dans son sein ou de la dissimuler dans sa poche ou ailleurs, d'où elle pourrait la ressortir sans que personne n'en sache jamais rien. »
De plus, une allergie inexpliquée aux sucreries et à la mention même de leur nom la plonge dans des migraines spectaculaires que, seuls, un enfouissement dans la terre ou une baignade dans la rivière proche parviennent à calmer. De quoi provoquer la moquerie de beaucoup, les mauvaises blagues de quelques-uns et une réputation vite faite de "simple d'esprit".
Mais à l'écart, dans sa maison, quand elle se sent à l'abri, cela n'empêche pas la jeune femme d'observer, de réfléchir et d'avoir des avis sur ce et ceux qui l'entourent.

Seule Maria, la voisine qui l'a vu grandir et prend soin d'elle de loin depuis longtemps, la sait plus sauvage, prudente et secrète que folle ou stupide. 

Un jour, la route de Daroussia croise celle d'Ivan Tsvytchok,  un orphelin comme elle, un vagabond qui vend quand nécessaire ses bras comme saisonnier. C'est aussi un excentrique qui s'est spécialisé dans la fabrication de guimbardes que les clients s'arrachent. Ce marginal venu d'ailleurs devine vite la pureté et la profondeur que la recluse cache sous son silence. Ils se plaisent et Ivan s'installe chez elle. Au fil de ses séjours, l'homme parvient même à amener Daroussia à prononcer avec effort son nom et, au son de sa seule guimbarde, à faire disparaître les insupportables douleurs qui la laissaient périodiquement exsangue. C'est alors qu'un événement anodin fait basculer à nouveau Daroussia vers l'obscurité du passé...

La seconde partie du roman nous amène plusieurs dizaines d'années en arrière, quand cet Ouest Ukrainien frontalier surnommé "la douce Bucovine" était successivement occupée par la Pologne, la Roumanie, l'Union soviétique et l'Allemagne, de 1914 à la Seconde Guerre mondiale. Une Histoire collective bousculée et alimentée par les lâchetés, les commérages, les mesquineries et les peurs des habitants face aux démonstrations de la puissance des uns et des autres. Un contexte qui a pesé sur le destin individuel des parents de Daroussia et, par conséquence, sur la fillette.

Plusieurs voix s’entremêlent, celle bien sûr de Daroussia,  celles de son père, de Maria, d'Ivan et celles des commères semblables à un chœur antique, en un récit chaotique comme le sont l'histoire du village et la vie de l’héroïne. C'est le rythme que Maria Matios donne à ses récits croisés, la rigueur de son style et la force émotionnelle extrême qui habite son héroïne qui apportent sa cohérence à l'ensemble. 

Au fur et à mesure que le roman glisse de l'histoire singulière de Daroussia, dont la vie a été brisée et les mots refoulés à tout jamais, à la chronique de son village malmené par l'Histoire, où son malheur et son silence ont germé, c'est l'absurdité de toutes ces occupations militaires, l'instrumentalisation par tous de la haine et la peur, les souffrances et destructions qui en découlent, qui s'imposent comme argument essentiel du roman. 

Il est évident que ce roman écrit en 2004 et publié en France cette année, entre tragiquement en résonance avec l'actualité qui voit cette région d'Ukraine devenue état indépendant se transformer à nouveau en terrain d'affrontement entre Russes et Européens. Faut-il y voir une fatalité – en conclure à l'incapacité des hommes de tirer les leçons du passé – ou le témoignage de la bêtise guerrière et du goût pour le pouvoir des grands ? L’auteur, à partir de ce survol de trente années d'histoire et de domination, laisse au lecteur le loisir de trancher et d'en tirer sa conclusion personnelle.

Ce récit singulier et intense dont on ne peut que recommander la lecture, a reçu le prestigieux Prix Chevtchenko. Il est considéré comme l'un des plus marquants de l'Ukraine indépendante et son adaptation théâtrale a rencontré un succès important tant en Ukraine occidentale que dans l'Est du pays. A lire de toute urgence.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/06/15)    



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Lectures









Gallimard

(Février 2015)
208 pages - 19,50









Maria Matios,
née en Ukraine en 1959,
a déjà publié une vingtaine de livres et obtenu de nombreux prix littéraires. Daroussia la douce
est son premier roman traduit en français.



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