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Olivier MAUREL


L'autel des naufragés



Novembre 1963, la veille de l'assassinat de Kennedy, un ancien criminel de guerre nazi est abattu dans une rue de New-York par Simon Slick, agent de la DST.

En février 2009 à Milly-la-Forêt, un chien découvre à moitié enfouis dans un monticule de neige le cadavre mutilé et gelé d'une jeune fille de quinze ans. L'autopsie révélera qu'elle a été agressée sauvagement, maladroitement poignardée, égorgée, puis achevée de deux balles dans la nuque. Sur la victime, déjà tatouée dans le genre satanique, le numéro 1 et un "soleil noir" (croix gammée à 12 branches avec le chiffre 18 au centre) semblent avoir été ajoutés par le tueur. Ce symbole était utilisé par l'Ahnenerbe, un groupe SS créé par Heinrich Himmler et chargé d'organiser des expérimentations sur les déportés en camp de concentration.

Parallèlement, nous assistons aux sévices que le tueur fait subir à sa nouvelle victime dans son repaire. L'horreur absolue d'un malade (démon ?) allant jusqu'à trancher les veines de sa victime pour boire tout son sang.
Le sadique rase intégralement les femmes ou hommes, jeunes ou vieux mais toujours à la chevelure rousse, qu'il enlève, avant de les scalper et de découper une calotte de leur boîte crânienne. Il retire aussi les yeux des orbites et les remplace par de la cire. Il termine son œuvre en tatouant une ode à Darwin sur leurs corps et, parfois, un numéro.
"Le mode opérationnel du meurtrier trahissait une nature perverse et sadique et probablement une schizophrénie. Il devait lutter contre ses démons intérieurs en se structurant autour d'un but, une obsession meurtrière, comme beaucoup de tueurs sériels. A un moment donné, dans l'histoire du tueur, un enchaînement de circonstances familiales, médicales, psychologiques ou psychiatriques avait dû provoquer une distorsion, un dérapage incontrôlé. L'espace s'était alors replié sur lui pour donner naissance peu à peu à son délire. Il s'agissait d'un monde intérieur où ni la morale, ni la logique n'avaient trouvé leur place et leur signification. Le tueur s'était construit une pseudo cohérence intérieure, probablement sur fond de théories darwinistes. Il utilisait cette logique artificielle comme un masque. Il prenait un plaisir pervers à chosifier ses victimes. Il poussait le sadisme jusqu'à modeler leurs cadavres pour qu'ils ressemblent à des mannequins en plastique."
Un psychopathe, avec tatoué sur le corps des passages de Mein Kampf et une croix gammée sur le sexe, acharné, violent et sans compassion, qui tue pour assouvir sa soif de sang et jouir de la terreur et des souffrances extrêmes qu'il inflige à ses victimes.
Les cadavres s'accumulent.

L'enquête est confiée à Andréa Slick, 32 ans, commissaire de la B.R.I (brigade de recherche et d'intervention) et de la DCPJ (direction centrale de la police judiciaire), petit-fils de Simon. Chez les Slick, de père en fils depuis des générations, on est policier, tueur à gages ou agent secret. On a surtout le don étrange et angoissant de voir les signes annonciateurs de la mort autour de soi. "Tous les hommes de la famille Slick étaient flics de père en fils, depuis des générations. Tous avaient aussi en commun de voir apparaître des stigmates sur les personnes qui allaient décéder. A quelques secondes de mourir, les yeux de ces personnes devenaient intégralement blancs. Nul ne savait pourquoi les Slick avaient cette faculté. Il s'agissait d'un secret dont personne ne parlait."
Andréa Slick, comme tous les siens, doit faire face à cette tare destructrice, sachant que certains membres de la famille sont parvenus malgré tout à mener une vie presque normale, mais que beaucoup comme son père, Paul, ont fini par se donner la mort. Lui. Andréa, flic brillant mais homme taciturne voire franchement désagréable auquel on ne connaît pour seul ami que son coéquipier Alex, fait appel à l'alcool comme béquille.
Pour neutraliser ce tueur en série particulièrement pervers et insaisissable, Andréa va devoir intégrer les fonctionnements pathologiques du meurtrier mais lutter, dans le même temps, contre ses pulsions de violences et ses propres démons intérieurs.

Après un bref voyage à Chinatown, auprès de la famille de la jeune victime, c'est sur les traces des néo-fascistes à la recherche de la race pure et celles des Hells Angels, que Slick et son comparse vont se lancer. Un réseau de renseignements secondaire efficace, les conduira jusqu'aux catacombes de Paris où Hells Angels, fascistes et jeunes aux tentations morbides et à la recherche de sensations fortes, aiment à se retrouver pour d'étranges cérémonies occultes.
S'engage alors une chasse à l'homme sans pitié au bout de l'Enfer, à la poursuite du meurtrier schizophrène, dans une atmosphère sombre, machiavélique, remplie d'horreurs, de douleurs et de folie.

De quoi sombrer pour Slick s'il ne rencontrait sur sa route Anna, s'il n'en tombait éperdument amoureux et si elle ne lui esquissait pas comme un espoir d'avenir possible.

Ce roman met en scène deux personnages principaux, aussi forts et déclassés l'un que l'autre et positionnés face à face, l'un dans le camp du bourreau et l'autre celui du justicier. C'est autour de ces deux protagonistes, également fascinés par la violence et la mort, que le thriller énergique, bien construit et efficace, s'organise. Mais jusqu'au bout, le secret sur l'identité du bourreau lui-même, qui pourrait bien avoir été précédemment victime ou ne faire qu'un avec le policier, demeure...

C'est cette ambiguïté du personnage de Slik qui pourrait tout aussi bien faire un coupable idéal, ce flottement permanent qu'entretient l'auteur entre bien et mal, qui font pour moi toute la force et la singularité de ce thriller.
Le lecteur est précipité sans protection au cœur de l'horreur et rien ne lui est épargné, ni les scènes de tortures accompagnées de la peur et la souffrance des victimes et de la jouissance malsaine du bourreau, ni les doutes du flic sur sa capacité à juguler ses pulsions. On se retrouve spectateur, ballotté entre point de vue des victimes, du psychopathe ou du policier, dans un malaise permanent et une incertitude croissante. Un parti-pris d'inconfort qui ajoute à la tension.

L'histoire s'articule en de courts chapitres menés à un train d'enfer, avec des révélations qui foisonnent et peuvent surgir de façon désordonnée, des contradictions apparentes qui génèrent moult questions, des corrélations qui finissent par apparaître, sans nécessairement fournir l'amorce d'une élucidation de cette dramatique affaire.
Le style d'Olivier Maurel conjugue dialogues directs, langage cru des communautés à dominante masculine et descriptions méticuleuses voire scientifiques, pour donner à ce récit volontairement dur et dérangeant le rythme et la vivacité indispensable au genre.

Le roman dépeint avec le même souci du détail l'articulation et le fonctionnement des différentes branches de la police, les rouages de la folie mégalomaniaque du tueur, l'univers des Hells Angels avec leur organisation, leurs rites et les lieux qui les abritent. Ici, tout converge vers l'obscurité et c'est en apnée dans les replis les plus noirs de l'âme humaine que le lecteur est entraîné.

Un thriller glauque à souhait et d'une efficacité certaine.
L'auteur, ex-directeur de prison et aujourd'hui sous-préfet, s'y entend en expertise comportementale et joue magistralement du suspense et de l'ambiguïté.

Dominique Baillon-Lalande 
(06/08/13)    



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Noir & polar









Editions Jigal
(Mai 2013)
264 pages - 18,50










Olivier Maurel,

ancien chef d'établissement pénitentiaire, auteur du livre Le taulier, est maintenant sous-préfet.









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