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Jacinthe MAZZOCCHETTI

La vie par effraction


L'auteur a choisi de traiter la problématique adolescente avec dix nouvelles sans autres liens les unes avec les autres que l'âge, la fragilité, la souffrance ou les questionnements  des treize personnages qui les habitent.
À travers ces tranches de vie qui se succèdent, les divers thèmes emblématiques de cet entre-deux, du crépuscule de l'enfance à l'aube de l'âge adulte, se conjuguent pour composer un portrait composite et tendu de jeunes êtres pris au cœur même de la tempête qui les agite.

L'adolescence c'est tout d'abord le moment des découvertes et des premiers émois amoureux :   Louis, le cancre, pour être aimé de la belle Marine à qui tout réussit, ira jusqu'à dérober un bijou de famille ;  Antoine, qui se rêverait bien écrivain, repère Nina dans le métro de Bruxelles et la suit sans oser faire connaissance ; Samira et Julien encore mineurs ont franchi le pas et  s'aiment passionnément mais n'avaient pas prévu de faire un enfant et d'être pour cela séparés par leurs parents...

La fugue, phénomène statistiquement fort représenté à cette période de la vie, trouve place avec le récit de Jessica qui passe à l'acte le jour même de Noël bravant les dangers du froid, de son extrême jeunesse et de l'improvisation, pour partir à la recherche de son père ou de Nina qui a fui le domicile familial et son beau-père pour tenter de survivre dans les rues de la grande ville.

D'autres sujets graves comme la tentative de suicide (avec le personnage d'Églantine, pauvre petite fille riche délaissée et dépréciée suite à l'humiliation d'un professeur pour un mauvais devoir), l'immigration clandestine (avec Vladimir qui a fui la violence de son pays pour vivre seul ici avec sa mère) ou les massacres ethniques (avec Maria l'Africaine recueillie par sa grand-mère après avoir fui la tuerie qui l'a privée à jamais de sa mère à l'âge de huit ans), si souvent traités en faits divers dans la presse, prennent ici corps. 

En arrière-plan, les familles souvent se déchirent, sont absentes, laissent le manque d'amour ou la violence s'installer. Alors quand le grand-père de Léa, cet homme qui frappait femme et enfant, décède,  comment pourrait-elle pleurer à l'unisson de la famille rassemblée autour de lui et accepter de l'embrasser sur son lit de mort ?  D'autres parents, aussi démunis que les adolescents eux-mêmes, abîmés par la misère, la lutte pour la survie ou l'alcool, font ce qu'ils peuvent avec maladresse mais aussi abnégation et tendresse. L'histoire de Margot, lors d'un concert qu'elle dédie au père qu'elle a abandonné, par honte de ce qu'il était, est à ce titre particulièrement émouvante ; le personnage de Mama Lia, qui dans Maria raconte pour que les souvenirs perdurent, ne l'est pas moins. 

Et puisque cette génération de « digital native » est numérique, dans la dernière nouvelle du recueil (Anonymes), une fille et un garçon se perdent et se délitent dans l’anonymat du virtuel, elle exposant son corps par morceaux sur son blog pour obtenir un maximum de « like » sur Facebook quand lui rêve de partir se battre là où la guerre fait rage...

Ce qui frappe d’emblée, dans ce recueil d'une petite centaine de pages, c’est l'exactitude des sentiments issus de la situation rencontrée par les personnages, leur universalité et ce ton, cette écriture simple, directe et hachée à base de phrases courtes et rythmées qui font mouche. Des mots et  une musique qui se conjuguent pour faire comprendre l'essentiel. 
Toutes les histoires ont pour titre le ou les prénoms des différents protagonistes ce qui permet la conjugaison contradictoire de l'anonymat et de l'individualisation et l'auteur semble épouser la cause de chacun de ses personnages, explorant avec eux la palette des ressources disponibles vers le recouvrement de l’estime de soi et du chemin vers la lumière. Et ce qui aurait pu être un recueil de la plus profonde noirceur, par le parti pris de l'auteur de doter chaque nouvelle d'une fin ouverte qui peut permettre d'imaginer, même si elle est souvent fort improbable, une issue favorable,  s'arrête au seuil du désespoir sans jamais en franchir le seuil.  
On trouve dans ces « Morceaux de vies. Arrachées. Rêvées. Courses effrénées pour tenter d'exister » (quatrième de couverture), tout ce qui caractérise cette période ambivalente et tendue entre revendication de l’appartenance à un groupe et volonté d'affirmer sa différence, révolte et désir d'intégration, quête de Soi et recherche de l’Autre, aspiration au silence et envie de crier.

Un recueil d'une grande cohérence qui dégage une force, une souffrance et une volonté de déranger égales à un indéfectible optimiste de principe qui oserait croire que dire devrait permettre, parfois, de corriger la courbe et de guérir.

Un premier recueil d'une anthropologue jusque-là habituée aux publications universitaires et scientifiques, qui mérite attention et lecture.

Dominique Baillon-Lalande 
(26/03/15)    



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Quadrature

122 pages - 15













Jacinthe Mazzocchetti,
anthropologue et enseignante, a publié de nombreux ouvrages et articles scientifiques.