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Alice McDERMOTT

Someone


Ce roman est la chronique d’une famille d’origine irlandaise installée à Brooklyn dans les années 30. Marie, la narratrice, évoque diverses périodes de sa vie, de son enfance jusqu’à l’âge où ses propres enfants sont devenus adultes, en passant par une déception amoureuse, son travail dans une entreprise de pompes funèbres, la mort de ses parents, la rencontre avec son mari... Un souvenir en appelle un autre et c’est chaque fois l’occasion de notations précises et souvent pittoresques. Très observatrice, elle décrit minutieusement les événements, les gestes, les attitudes en décodant l’intention, le sentiment, qu’ils manifestent ou qu’ils cachent. La finesse et la subtilité de l’écriture rendent ce roman aussi émouvant que passionnant.

Marie vit avec ses parents et son frère, Gabe, dans un petit appartement très bien entretenu. La famille est unie et aimante malgré l’alcoolisme du père et la rudesse de la mère. Pendant la petite promenade du soir avec sa fille, le père faisait une halte dans un bar pour boire un verre d’alcool mais en sortant il avait un cadeau pour Marie.
« La grille de fer grinça, et mon père fut de nouveau à côté de moi, entouré de l'odeur âpre du verre d'alcool qu'il venait de boire. Il tendit la main. Au centre de sa paume, une pierre de sucre blanc étincelait dans la lumière. Je la saisis délicatement, la glissai dans ma bouche et la retournai avec ma langue. En me regardant, mon père pinça les lèvres et remua la mâchoire comme si, lui aussi, sentait le sucre contre ses dents. Puis il reprit ma main. »
Beaucoup de tendresse dans cette famille mais jamais très démonstrative. 
Gabe, un peu plus âgé que Marie, est un enfant sage et studieux qui, rapidement, choisit d’entrer au séminaire et de s’orienter vers la prêtrise. 
Marie est plus rebelle et aime en faire à sa tête, préférant les promenades avec ses amies aux tâches ménagères. Une scène très forte oppose la fille à sa mère qui veut absolument qu’elle apprenne à préparer le pain et le fabrique seule en lisant la recette. La résistance de la fille est un modèle du genre, avec le refus de lire, une force d’inertie insupportable et même un peu de sabotage en ajoutant plusieurs fois du bicarbonate dès que sa mère tourne le dos. Le résultat n’est pas très concluant. Elle dit d’ailleurs à ses amies : « En tout cas, moi, je n’ai pas envie d’apprendre. Une fois qu’on sait le faire, les gens s’attendent à ce qu’on le fasse. » Une fillette qui a du caractère !

Quand elle arrive en âge de trouver un emploi, elle ne se précipite pas dans ses recherches et refuse toutes les offres hors de son quartier jusqu’au jour où sa mère lui apprend assez fermement que l’employée du magasin de pompes funèbres est enceinte et que la place se libère.  Marie n’a, a priori, aucune envie de travailler chez le croque-mort, mais le rendez-vous se déroule mieux que prévu et elle conservera cet emploi pendant dix ans, jusqu’à ce qu’elle soit à son tour mariée et enceinte.
Il y a de très belles pages sur le rapport à la mort mais aussi aux familles en deuil de son quartier pour qui elle devient un « ange consolateur ». Elle ne s’occupe pas de la préparation des corps, seulement de l’accueil et de l’accompagnement des familles endeuillées.
Son travail consiste à « parler doucement mais sans dire grand-chose et rester autant que possible à l'écart pendant que les amis et les parents du défunt se rassemblaient pour se consoler ou bavarder et, assez souvent, pour se disputer en chuchotements étouffés et furieux ».
Elle y trouve même une forme de reconnaissance et un certain plaisir.
« Je voyais des femmes adultes, des femmes de l'âge de ma mère, baisser la tête timidement quand je les accueillais en silence à la porte du funérarium. De vieux messieurs me prenaient la main ou s'appuyaient sur mon bras tendu avec reconnaissance. Des jeunes gens qui ne m'auraient sans doute pas adressé un regard s'ils m'avaient croisée dans la rue portaient la main à leur cœur et murmuraient "Merci, merci infiniment", lorsque je les guidais vers une chaise ou leur tendais une "carte du souvenir" à leur départ. Une fois, puis deux, puis trois au cours de ma première année chez Fagin, je trouvai l'un de ces jeunes gens en train de m'attendre à la porte du funérarium ou de l'appartement du défunt après la veillée funèbre, de m'attendre pour me demander mon nom. »

Le parcours affectif de Mary n’est pas un long fleuve tranquille. Quand elle pense avoir trouvé  le garçon de sa vie, qu’il lui parle mariage et qu’elle le laisse, en tremblant d’émotion, lui caresser un sein (pas plus, éducation catholique irlandaise oblige), elle vit sur son petit nuage. La chute sera violente. C’est bien plus tard qu’elle rencontrera un soldat de retour de la guerre, de parents irlandais lui aussi, et qu’elle deviendra mère de quatre enfants.
Le parcours du frère aussi est rendu avec beaucoup de pudeur et d’émotion tout en montrant que la prêtrise ne convient pas à tout le monde et que la quitter n’est pas chose facile dans une société réglée par la religion.

Le livre fourmille d’anecdotes sur les uns et les autres, de petites histoires drôles ou émouvantes comme celle de ce gamin aveugle qui arbitre les matchs de foot dans la rue. Comme le jour du mariage de Dora Ryan qui a enfin trouvé un époux mais découvre pendant la nuit de noces qu’une femme s’est déguisée en homme pour se moquer d’elle. Une honte insupportable. Comme pour cette autre femme qu’une rumeur fait considérer comme alcoolique pour une raison qui n’a rien à voir avec l’alcool et que seul Gabe, en prêtre patient et attentif, saura comprendre.

Alice McDermott (professeur de sciences humaines) donne à sa narratrice un ton à la fois doux et caustique, observateur et compréhensif, qui rend passionnante cette immersion dans la communauté catholique irlandaise de Brooklyn à partir des années 30. On en découvre toute la richesse et toutes les contraintes, comme dans une grande famille solidaire mais exigeante, aux règles très affirmées.  Someone est son cinquième roman et on en sort avec l’irrépressible envie de découvrir les précédents pour patienter en attendant le prochain.

Serge Cabrol 
(15/10/15)    



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La Table Ronde
Quai Voltaire

(Août 2015)
272 pages - 21 €


Traduit de l'anglais
par
Cécile Arnaud












Alice McDermott,
née à New-York en 1953, a obtenu le National Book Award en 1998. Someone est son cinquième roman.