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Léonora MIANO

La saison de l'ombre



En Afrique subsaharienne, les peuples Bwele, Mulongo et Idesi partageaient la terre jusqu'à ce qu'un événement historique, la traite négrière, vienne tout chambouler...

Le roman se passe chez les Mulongo. Leurs ancêtres, fuyant leur pays natal pour l'intérieur des terres afin d'échapper à la mort, ont installé là leur communauté qui depuis vit cachée, enclavée et repliée sur elle-même. C'est un clan pacifique, en quasi autarcie, qui ne dispose d'un corps de guerriers que pour chasser et se livrer aux pratiques rituelles lors des cérémonies. Si certains d'entre eux commercent à minima avec les Bwele, leurs plus proches voisins, la plupart ignorent tout du continent que foulent leurs pieds et de la mer qui le borde, de ceux qui le peuplent, de l'existence d'autres continents et d'autres peuples de par le monde.
Les premières pages relatent le grand incendie qui a ravagé une bonne partie des cases et la fuite dans la brousse avoisinante de la population affolée par les flammes. Une destruction sans appel sur laquelle se greffe un autre drame, plus grave encore : quand au matin ils reviennent chez eux, la communauté rassemblée constate avec stupeur que douze d'entre eux, dix jeunes initiés et deux anciens, manquent à l'appel. Cet incendie non accidentel, attribué aux esprits ou apparenté à une agression guerrière incompréhensible, ces disparitions, vont plonger les Mulongo dans la stupeur et provoquer une remise en cause de l'organisation sociale du groupe.
Où sont les garçons ? Quelle est la responsabilité des mères ? Faut-il se mettre à la recherche des disparus ou attendre ? Tous se perdent en conjectures et atermoiements.

Ebeise, épouse de Mutimbo, vieille matrone du clan, gardienne des usages ancestraux, seule femme siégeant au conseil des sages, suggère que les mères des disparus soient éloignées de la communauté. En les mettant en quarantaine dans une case à l'écart du village, elle cherche à éviter que leur chagrin ne se répande et fragilise la communauté qui a besoin de forces intactes pour panser ses plaies et rebâtir ce qui a été détruit. Elle espère également que les recluses, pleines d'interrogations, parviendront ainsi à briser leur solitude, s'apportant mutuellement le soutien dont elles ont besoin pour dépasser le drame.
Mais rien ne se passe comme prévu : parmi ces femmes, il y a Eyabe, un tempérament volontaire, indépendant et libre, qui, à la suite d'un rêve où l'esprit de son fils réclame les derniers hommages, décide d'enfreindre la loi collective en quittant clandestinement le village pour rejoindre ce "pays de l'eau" où son aîné a péri. A l'opposé, dans la grande case isolée, Ebusi se campe dans une position de négation de la mort de celui dont elle n'a pas vu le cadavre, se murant dans un absolu de l'attente, jusqu'à la folie. .

Musima, fils de Mutimbo ministre du culte du village enlevé avec les adolescents, se sent démuni face à la lourde charge qui lui incombe en l'absence de son père : interpréter les signes et dialoguer avec l'au-delà pour éclairer les décisions du conseil et aider chacun dans cette épreuve. D'autant que l'esprit de l'ancien s'obstine à demeurer désespérément muet, lui refusant toute aide. Son esprit serait-il encore prisonnier de son corps et lui encore vivant ?

Mukano, le chef du clan Mulongo est lui aussi dépassé. C'est un homme respectueux des règles et coutumes qui a choisi le consensus et la négociation comme mode de gouvernement. "Depuis sa fondation, la devise du clan dit : je suis parce que nous sommes." Et pour Mukano "ne pas tenter l'impossible pour retrouver les disparus, revient à livrer au néant un morceau de soi-même." Mais les membres du conseil optent majoritairement pour l'hypothèse d'une épreuve envoyée par les dieux en punition de fautes commises par les mères. Parmi eux se trouve son demi-frère Mutango. L'homme, se sentant depuis toujours spolié, du fait que seule la mère de Mukano était de sang royal, par la coutume qui veut que le pouvoir se transmette chez eux par la lignée maternelle, lui voue une haine féroce. Le chef qui connaît le manque de scrupules, le goût de la richesse et du pouvoir de cet être brutal et sournois qui est prêt à tout pour prendre sa place, sait aussi l'opposition qu'il entretient contre lui au sein du conseil. L'affronter en ces circonstances dramatiques lui paraît présenter des risques graves de dissolution du clan.
Alors le chef se soumet à la décision collective en attendant le prochain conseil pour, à l'aune de l'évolution des événements, remettre la question à l'ordre du jour et modifier leur jugement.

Ebeise, envahie par le trouble et le doute, décide de prendre conseil auprès de Eleke, amie d'enfance et confidente, guérisseuse mais aussi héritière des dons de prémonition et de communication avec l'au-delà qu'avait sa propre mère. C'est alitée que celle-ci la reçoit, lui révélant que, d'après ses visions, les Bweles ont une part de responsabilité dans les événements qui se sont produits et que c'est là qu'il faut chercher la clé du fléau qui s'est abattu sur eux. Les Bwele sont un peuple puissant qui possède un vaste territoire abritant une diversité de communautés. Lorsque ce peuple guerrier soumet un clan, laissant chacun conserver ses usages et sa langue, il se contente de façon pragmatique d'exiger allégeance et contribution à la prospérité du royaume. Jusque-là, ils se contentaient de même des modestes échanges commerciaux effectués avec le clan Malongo, ceux-ci ne présentant à leurs yeux ni enjeu ni danger. Mais sans que les Malongo s'en soient aperçus, les donnes ont changé.

Mutango le traître, flairant l'opportunité de faire alliance personnellement avec les Bweles pour discréditer son demi-frère et prendre le pouvoir, se rend de nuit chez eux pour rencontrer leur reine et négocier son concours. Son aveuglement lui sera fatal.
En son absence, Mukano, avec l'aide de Ebeise, parvient enfin à convaincre son conseil de l'intérêt de rechercher les disparus. Maintenant convaincu de la participation des Bewles à cette guerre dont il ne comprend ni le but, ni la forme, le chef demande audience à leur reine pour négocier. L'initiative est sensée mais trop tardive : les alliances anciennes ont déjà volé en éclats, la traite négrière ayant rapidement ravivé les rivalités ancestrales qui couvaient sous la cendre. C'est donc véritablement dans la gueule du loup que Mukano et les siens se précipitent innocemment, ignorant l'alliance que leurs voisins ont conclue secrètement avec les "hommes aux pieds de poule" venus du Nord par la mer chercher de la main d'œuvre. Pour préserver leur peuple et éviter leur propre capture, ceux-ci se sont eux-mêmes transformés en chasseurs d'hommes et en pourvoyeurs de chair fraiche.
C'est ainsi que le peuple Mulongo, disséminé, a disparu sans même se défendre.
"Désormais sans terre, privé de leur ministre du culte comme de leur chef, les Mulongo seront les captifs les plus malléables que l'on ait vu. Éparpillés à travers le vaste pays Bwele, ils cesseront vite de parler leur langue, ne pourront recréer la cohésion de leur groupe, dont le nom lui-même disparaitra. Absorbés par les Bwele, ils formeront dorénavant une caste de soumis, bonne pour le troc."

Certains de ses membres, plus clairvoyants ou plus chanceux, échapperont aux mailles du filet ou au massacre : la vieille Ebeise avec Ebusi qu'elle a pris sous son aile, l'audacieuse Eyabe qui au bout de son voyage trouvera les clefs nécessaires à la compréhension du drame qui s'est abattu sur le clan Malongo, des hommes trop faibles pour faire la traversée, invendus et abandonnés comme prisonniers aux Isedu, ces habitants de la côte qui s'enrichissent du commerce de leurs frères... Tous témoins.

C'est à Bebayedi, un village sur pilotis construit au cœur des marécages qui recueille les survivants de communautés diverses en toute sécurité grâce à l'hostilité de leur environnement naturel, que Eyabe rencontre Bana, un étrange enfant en lien avec l'esprit des disparus qui la guidera dans sa quête. Bebayedi est "un espace abritant un peuple neuf, un lieu dont le nom évoque à la fois la déchirure et le commencement". "Ici, les souvenirs des uns se mêlent à ceux des autres pour tisser une histoire." C'est là aussi qu'Eyabe se réfugiera une fois sa mission accomplie, rejointe par Ebeise. Un îlot de paix, assourdi par l'écho du tumulte extérieur et l'effroi de ce que chacun a vu ou subi, où chacun, confronté à l'effondrement brutal de son monde, en mémoire envers les siens et sa communauté originelle disparue, apporte des ingrédients de sa culture, ses croyances, sa langue. Soudés les uns aux autres par l'impératif de survivre, portés par la nécessité d'inventer ensemble, au-delà de leurs différences, un nouveau mode de vie, ils s'engagent dans un lent processus de réparation individuelle et de refondation sociale, conjuguant toute leur énergie pour se construire un avenir possible.
"Sachons accueillir le jour lorsqu'il se présente. La nuit aussi."

Le texte de Léonora Miano se déroule comme une enquête, sur un rythme lent, avec d'assez nombreuses incursions dans l'univers des croyances et des règles sociales des communautés en cause. Cela peut rendre le début un peu laborieux pour le lecteur européen mais permet à l'auteur de montrer, à l'heure où la collaboration des Africains à la Traite Atlantique fait débat, comment ce commerce s'est abattu sur des communautés naïves, repliées sur elles-mêmes et incapables de comprendre ce qui leur arrivait. Une population devant faire face, du jour au lendemain, à une situation inconnue, imprévue et incompréhensible. Des êtres simples, dépourvus du moindre pouvoir sur les événements dont ils sont victimes.
Le lecteur avance au même rythme que les personnages dans la découverte de ce qui se trame derrière ces disparitions, par tâtonnement, et finit par se fondre dans cette nature omniprésente, se couler dans ce rythme et cette vision du monde pour nous singulière, avec une certaine empathie pour les personnages. Il faut dire qu'ils sont tous fort bien campés et que les femmes (Ebeise, Eyabe, Ebusi), magistrales représentations de l'Afrique subsaharienne dans sa diversité et sa force, se taillent ici la part du lion.

L'originalité de ce roman est de ne pas s'appesantir sur le commerce d'humains lui-même ou ceux qui furent victimes des enlèvements mais de nous donner à voir les événements de l'intérieur, avec le ressenti de la communauté touchée. Dire la peur du village de voir le sort s'acharner sur leur petite communauté, la crainte d'une vengeance divine là où il n'y a en fait que marché triangulaire international. Évoquer le sort de ceux qui sont restés sur la terre ferme et mettre à nu leurs sentiments d'incompréhension, de terreur, de douleur mais aussi de culpabilité car " en définitive, tout peuple a une part même minime de responsabilité dans les malheurs qui lui arrivent." (Léonora Miano)
Pour les survivants, aussi, s'impose le devoir de mémoire, pour ceux qui ont été massacrés, se sont noyés ou ont été emmenés au-delà des eaux sans espoir de retour. "Il est impossible d'avoir vu cela pour faire silence", comme le dit Ebeise.

Mais si la traite négrière (terme jamais employé dans le texte, puisque pour les protagonistes les notions même de race, couleur de peau ou pays n'ont pas de sens) est le thème majeur de ce livre, ce n'est pas le seul. Deux autres sujets affleurent très vite : la question de la souffrance et du deuil impossible de ceux qui sont confrontés à la disparition d'un être cher, quelles qu'en soient les circonstances mais sans avoir le moindre élément de la réalité des faits, qui confère à l'ensemble une certaine universalité, et celle de la disparition d'un monde ancestral plus proche du naturel que du surnaturel au profit d'un univers nouveau où les hommes et l'intérêt font loi.

C'est de façon générique sur les notions mêmes de disparition et de recréation que La saison de l'ombre s'organise.
C'est par la dualité, entre ombre et lumière, passé et avenir, désespoir et détermination, que l'auteur, avec une prose ample, magnifique et mystérieuse, aborde son sujet. De l'intérieur, avec sensibilité et humanité.

"Le meilleur moyen de rendre leur humanité aux déportés subsahariens du trafic négrier est de rappeler qu'ils avaient une mère, une épouse. Redire cette chose simple: quelqu'un connaissait leur nom et les aimait. Ils n'ont pas vu le jour dans une cale de navire. Ils étaient des individus, parce qu'ils étaient reliés à d'autres personnes, à une communauté." (Leonora Miano sur Transfuge).

Un des grands romans de cette rentrée.

Dominique Baillon-Lalande 
(10/10/13)    



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Lectures








Grasset

(Août 2013)
240 pages - 17

Prix Femina 2013



Pocket

(Février 2015)
256 pages - 6,95













Léonora Miano,
née au Cameroun en 1973, réside en France depuis 1991. Elle a publié une dizaine de livres et obtenu le prix Goncourt des lycéens 2006 pour Contours du jour qui vient.


Visiter le site de l'auteur :
www.leonoramiano.com








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