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Karim MISKÉ


N’appartenir



Voilà le récit vif et passionnant d’un parcours personnel qui amène l’auteur à réfléchir à l’idée même d’appartenance culturelle, religieuse ou politique. Né d’un père mauritanien et d’une mère française, Karim Miské est confronté très tôt à cette contradiction de se sentir "français dans  sa tête" mais de se voir "arabe dans le miroir". Au fil des années, il fera de cette différence une force lui permettant d’interroger toutes les identités et réaliser une bonne vingtaine de documentaires pour Arte, France 2 et autres chaînes de télévision.

Se faire traiter de « bâtard » à l’âge de neuf ans au sein de sa propre famille amène forcément à se poser un certain nombre de questions. C’est sur cette scène aussi violente qu’émouvante que s’ouvre le livre. Un jour, son grand-père maternel, gravement malade, ne maîtrise plus ses réactions. L’enfant s’approche pour le calmer et le prendre dans ses bras mais il est écarté d’un geste de la main : « Oh, toi, le bâtard ! ». Pendant toutes ces années, le grand-père n’avait rien montré, avait été aimant et attentionné mais Karim comprend que sa naissance n’avait jamais été vraiment digérée, qu’il est « le cauchemar de tout papa blanc chrétien athée qui se demande, en voyant sortir sa fille le soir, si un jour elle ne lui ramènera pas un cadeau empoisonné ». Il perçoit aussi que toute sa vie, pour beaucoup de monde, il sera « l’autre ».

Le livre de Karim Miské est passionnant, aussi, parce que le parcours de ses parents était atypique. Son père, issu d’une importante famille de nomades, était diplomate et révolutionnaire. Il a participé à la construction de son pays après la décolonisation et l’a représenté à l’étranger. Il a vécu et parfois subi les changements de gouvernement et a connu la prison. Il a toujours défendu ses idées avec détermination.

C’est en Mauritanie que sa mère, assistante sociale en voyage, a rencontré le beau diplomate. Mariage, vie commune, naissance de Karim, installation en France. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais la vie familiale était peu compatible avec la personnalité du diplomate et le couple se sépare. Karim vit dans sa famille maternelle, tous blancs, sauf lui. Avec toutes les conséquences que cela peut avoir, à Paris, dans les années 60, quand les pères de ses copains ont fait la guerre d’Algérie et raconté des bribes de ce qu’ils ont subi mais jamais ce qu’ils ont commis.

C’est avec une écriture très forte que l’auteur évoque son passé mais avec aussi beaucoup de distance et d’humour. Comme Gad Elmaleh évoque « le blond » pour qui tout marche si bien, Karim Miské parle du « gars du CM2 » à l’existence si lisse et parfaite, « l'élève modèle de la classe, ni le meilleur ni le plus intelligent. Seulement l'archétype d’une espèce qui ne se sait pas encore en voie de disparition, et qui me fascine alors. Blanc, français, parents non divorcés. Catholique. Le gars ne doute pas. Incroyable comme il ne doute pas. [...] Bloc sans aspérités, volonté en action. Des racines, quelque chose comme une couverture de la collection "Signes de piste". Je le regarde, subjugué. La normalité même. La France éternelle à lui tout seul. Je m'imagine chez lui : un papa, une maman, une religion. Tous blancs, de droite, solides. Un rêve inatteignable, en forme de renoncement à ce que je ne peux éviter d'être. L'autre, le pas pareil. Race, religion, politique, je suis dehors, lui dedans. [...] Il est ce que je ne serai jamais, quels que soient les efforts déployés. »

Du côté de la religion, sa famille française est aussi athée que sa famille mauritanienne est musulmane. En 1979, à quinze ans, Karim fait son premier voyage à Nouakchott. La réalité qu’il y découvre est contrastée. Des demi-sœurs adorables mais une grand-mère sévère et raciste capable de dire que les noirs n’ont pas d’intelligence. Une famille de touaregs sédentarisés, une vieille famille esclavagiste. Pas facile pour l’adolescent parisien de se sentir en harmonie, surtout qu’il ne parle pas arabe et doit faire semblant d’être musulman. Mais Karim y est retourné ensuite, en tant que réalisateur, pour en rapporter des documentaires. Dès 1997, il a ressenti le besoin d’écrire ce voyage et c’est dans un ouvrage collectif de la collection Autrement, Le livre du retour, qu’il a fait paraître son texte intitulé Nouakchott-Paris, Paris-Nouakchott disponible aujourd’hui sur le site de l’auteur.
Du côté de la politique, les choses n’ont pas été simples non plus. Sa mère, militante féministe et marxiste-léniniste, a décidé d’écrire un livre sur l’émancipation des femmes albanaises. Le petit Karim, âgé de huit ans, l’accompagne en Albanie et découvre une réalité qui ne colle pas tout à fait avec ce qu’on lui en dit. La statue de Staline, le luxe dans lequel vivent les dirigeants, les mensonges... Rien n’est vraiment clair et les pages qu’il y consacre sont tout à fait passionnantes.

Après des études de journalisme à Dakar, Karim devient réalisateur et compte maintenant une bonne vingtaine de documentaires à son actif. Les plus récents, Musulmans de France de 1904 à nos jours (3 épisodes : Indigènes 1904-1945, Immigrés 1945-1981, Français 1981-2009) et Juifs et Musulmans si loin si proches (4 épisodes : Les origines 610-721, La place de l’autre 721-1789, La séparation 1789-1945, La guerre des mémoires 1945 à nos jours)  sont absolument passionnants et fort heureusement disponibles en DVD.

Mais Karim Miské a eu besoin de revenir à l’écriture et, passionné depuis l’adolescence par les romans policiers,  s’est lancé dans un polar, Arab Jazz (Viviane Hamy, 2012 et Points, 2014) dont l’intrigue met en scène des personnages attachants dans un environnement complexe avec des musulmans fondamentalistes, des juifs hassidiques et des Témoins de Jéhovah... Ce roman lui a valu le Grand Prix de littérature policière et le Prix du meilleur polar des lecteurs de Points.

C’est ce parcours riche et passionnant qu’il nous présente dans N ‘appartenir ainsi que ses réflexions sur l’appartenance.
« Appartenances, tribus, identités, communautés, systèmes de croyances, tous ces trucs indispensables et insensés fournissent des alibis en série. Comme si c'était leur seule raison d'être : te permettre de te lâcher contre l'autre, le crouille, le roumi, le youd, la femelle, le goy, le négro, le gaulois, le pédé, le macho, le facho, le trostko, le catho, l'islamo. Celui qui n'est pas toi et que les tiens t'ont désigné comme licite repoussoir. [...] Rien à faire, je ne pouvais m'empêcher de voir partout et en tout temps le crime à l'œuvre derrière l'identité. Ne me restait plus qu'à accepter d'habiter un lieu incertain aux contours estompés. Un espace d'où toute complicité avec l'horreur serait bannie, ainsi que toute protection. Ne me restait plus qu'à n'appartenir »
Un ouvrage plus que jamais d’actualité. Un auteur à découvrir et à suivre.

Serge Cabrol 
(18/11/15)    



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Lectures








Viviane Hamy

(Mai 2015)
88 pages - 12,50










Karim Miské,
né en 1964 d’un père mauritanien et d’une mère française, écrivain et réalisateur de nombreux documentaires pour la télévision, a obtenu plusieurs prix littéraires pour son premier roman policier, Arab Jazz.