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Romain MONNERY

Un jeune homme superflu


« L’âge adulte, c’est ce club à la mode où tout le monde arrive à rentrer sauf toi. » est une phrase qui caractérise assez bien le héros en donnant le ton général du roman.

À la trentaine passée, de stages en stages, de rencontres en rencontres, le narrateur se trouve une colocation avec une fille superbe (nommée « la fille cool ») , gentille mais très occupée et qui choisit ses partenaires sexuels assez étrangement, et un geek frustré (dit « le Mérou ») peu porté sur la propreté et mal dégrossi. Le logement est confortable, les relations entre eux assez harmonieuses et les deux hommes quand ils se retrouvent seuls aiment à s’abîmer devant la TV et les jeux vidéo. Parfois, le soir surtout, ils hantent aussi les bars.
Dans leur entourage, Le grand escogriffe, Oscar ou Malone, leurs amis leur ressemblent comme des frères, dessinant toute une génération flottant entre deux eaux, avec une certaine insouciance et une aptitude réelle à la fuite ou au laisser-aller.  
Cela ne les empêche pas de se sentir parfois hors-jeu dans cette marge où ils se sont installés plus ou moins volontairement, de se questionner plus ou moins sérieusement quant à leurs capacités d'insertion dans la vraie vie, de fantasmer au-delà de leurs fanfaronnades sur les filles et le couple.

Le personnage principal est de plus plombé par deux problèmes personnels : l'un avec l'alcool et l'autre avec les femmes qui lui flanquent une peur panique, autant que les coups de fil de sa mère qu'il lui faut sans cesse rassurer avec des mensonges de plus en plus grotesques.
Tétanisé à l'idée même de devoir rendre des comptes, l'homme déroule sa vie entre colocation, sorties, travail, virées nocturnes et mise en veille, au jour le jour mais non sans anxiété, et tout semble finalement ramené à la même considération : « A quoi bon ? »

Quand la coloc bat de l’aile avec le départ de Mérou, l'opportunité se présente fort à propos d'une place vacante dans le journal où des amis à lui travaillent. L'entretien avec le directeur s'avérant satisfaisant, le jeune homme se voit proposer un CDD, éventuellement renouvelable. Il s'occupera de la rubrique people, avec pour mission première de répondre aux critères fort personnels d'un patron très présent et lui-même assez singulier. Contre toute attente, il s'en sort plutôt bien jusqu'à ce que...

 

      Le livre, sous forme de journal intime, s'articule en parties distinctes : la colocation, son délitement, la vie au journal, l'épilogue. La première et la deuxième nous replacent en territoire connu, celui de Libre, seul et assoupi, le premier livre de Romain Monnery, avec un tableau pétillant et sympathique des affres où se trouvent ces "adulescents" attardés, typiques de la fin du XXe et du début de ce XXIe siècle. La troisième,  plus rythmée et intrinsèquement comique, nous fait pénétrer le monde de la presse par l'intermédiaire de ceux qui la font. La dernière vient clore le cycle avec une note plus sensible sur le mal-être, la solitude et la dépression du protagoniste.   

L'ensemble, entre addition de micro-fictions et blog tenu au jour le jour, dessine l'existence d'un trentenaire d'aujourd'hui cherchant à trouver sa place dans une société qui n'a nul besoin et nulle envie de la lui laisser, un homme pétri de doutes et de peurs comme celle d'attirer le regard sur lui, de vieillir ou de commettre des bévues. Telle une mouche dans un verre d'eau, lui se noie dans l'inanité de son destin en se contentant des seuls mouvements nécessaires à sa survie.

Mais à travers lui et ses comparses c'est aussi toute une époque marquée par une frénésie de consommation et une évasion dans le virtuel, toute une génération qui ne parvient pas à combler l'absence de raisons de vivre et de rêves, qui s'esquissent dans ce récit. Et avec une drôlerie qui ne rechigne pas à frôler parfois la cruauté, c'est ce vide existentiel et cette solitude tendant à se généraliser que l'auteur met finalement en scène.   

Romain Monnery, s'il conjugue avec toujours autant se succès la fantaisie et l'humour avec l'angoisse et la mélancolie, s'il fait affleurer dans ces tableaux réalistes plus désabusés que révoltés  une critique sociale sur fond de mal-être comme dans ses deux premiers romans, tempère  néanmoins ici son côté provocateur pour amorcer une plongée intérieure plus marquée que précédemment.

Et le lecteur prend une fois encore plaisir à cheminer aux côtés de ce porte-parole générationnel dont la voix singulière et le talent ne sont plus à prouver, même si on aurait à certains moments envie que, en distançant peut-être avec ce double enfermé et assoupi qui lui sert de personnage et de masque, l'auteur se renouvelle davantage d'un roman à l'autre pour mettre cette alliance de verbe léger et d'acuité du regard qui le caractérise au service d'un périmètre d'investigation nouveau ou élargi.

Dominique Baillon-Lalande 
(17/02/16)    



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Lectures









Au Diable Vauvert
(Février 2016)
380 pages - 17













Romain Monnery,
né en 1980, a suivi des études de langues
et de communication.
Le jeune homme superflu
est son troisième roman.





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du même auteur :


Libre, seul et assoupi




Le saut du requin