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Fiston MWANZA MUJILA

Tram 83


« Au commencement était la pierre et la pierre provoqua la possession et la possession la ruée, et dans la ruée débarquèrent des hommes aux multiples visages qui construisirent dans le roc des chemins de fer, fabriquèrent une vie de vin de palme, inventèrent un système, entre mines et marchandises. »
Une grouillante mégapole africaine, coupée de "l’Arrière-Pays" ravagé par une guerre interminable entre rebelles et armée gouvernementale sur fond de ressources naturelles qui justifient les massacres, a été hissée au rang de ''Ville-Pays'' par un Général dissident qui en est le principal propriétaire minier.
Y débarque dès lors toute une foule à la recherche de l'argent facile et de divers plaisirs sexuels. Dans cette riche ville minière d'opulence et de misère où chacun va, par intermittence, se refaire avec l'extraction des diamants, on vit au présent et côtoie la violence au quotidien.
À proximité d’une gare dont la construction métallique est inachevée, trône le Tram 83, mélange de bar, bordel, salle de concert et tribune politique, lieu de tous les excès où une faune insolente et tapageuse (étudiants en grève, mineurs en mal de sexe, fonctionnaires « trimbalant de nombreux mois de non-paiement », vendeurs d'organes et autres affairistes, éditeurs, enfants-soldats, prophètes, touristes de première classe en mal de sensations) se rassemble chaque soir. Ils y retrouvent « desfilles aux seins-grosses-tomates », des « canetons » de moins de 16 ans, des « filles-mères » (femmes avec ou sans enfant de 20 à 40 ans), ou « des femmes-sans-âge » (après 40 ans), des serveuses ou des biscottes (jeunes garçons au job harassant et mal payé), des musiciens ou des divas.
Tous viennent ici déguster les brochettes de chien et vider un nombre astronomique de bières en bouteilles que l'on décapsule avec les dents. Un lieu de folie et de perdition sur fond de jazz, de rumba, salsa ou bruits ferroviaires, en écho à la misère, la guerre et la barbarie environnantes, avec un public survolté qui, entre colportage de rumeurs et bagarres, s'adonne aux plaisirs charnels dans  les installations sanitaires mixtes et sombres de l'établissement.

C’est dans ce « chaos de chairs et de sens » que va débarquer Lucien, professeur d'histoire et écrivain que la censure et l'engagement politique ont contraint de fuir. Un ancien copain de fac, Requiem alias le Négus, s'est proposé pour l'accueillir. Celui qu'il a perdu de vue depuis son mariage est un ancien soldat recyclé en aventurier, le roi des magouilles et des trafics de seconde zone, un arriviste pour lequel seuls le fric, le sexe et l'alcool comptent. Sa devise cynique le définit assez bien : « la tragédie est déjà écrite, nous on préface ».
C'est un célèbre habitué du Tram 83 où il a sa table et ses habitudes et où il ne manquera pas de s'afficher au plus vite avec son nouvel invité.

Lucien l'idéaliste est surtout un rêveur, un théoricien, un spectateur qui noircit sans relâche les pages du carnet qui ne quitte jamais sa veste. Immergé dans ce tourbillon incessant et désordonné, s'accrochant à son stylo avec obstination, il s'en isole pour, dans l'instant même où anecdotes, répliques et réflexions lui viennent à l'esprit, les coucher sur le papier. Une attitude qui vaudra à ce naïf la moquerie et la défiance des habitués. De quoi aussi se retrouver sans rien comprendre coincé dans une mine de diamants, puis en garde à vue, ne devant sa libération et sa survie qu'à l'affection d'une femme. Il faut dire que l'homme plaît à la gente féminine sensible à sa différence, son inaptitude à la violence et au pouvoir, sa fidélité à son épouse restée à l’Arrière-Pays et ses maladresses touchantes. Plus l'écrivain semble inaccessible, plus il les charme, et cette attraction  tisse un cercle de protection bien utile autour de lui. Certains mâles en rut par contre s'en agacent fort.

Pendant ce temps, Requiem, monopolisé par ses affaires, le croise peu. Mais il suffit que Malingeau, un riche ressortissant suisse, éditeur et amateur de chair fraîche, qui passe une partie de l'année sur place, s'avère fort intéressé par son protégé pour que les deux coqs se livrent à un duel sans merci.  Classique lutte d'influence sur celui que Requiem considère comme sa propriété, mais aussi rapport de force évident pour  affirmer sa suprématie sur le peuple turbulent du Tram 83, toujours au bord de l'émeute mais dont il est indispensable de s'attribuer les bonnes grâces. Car, n'en déplaise au ridicule Général dissident, la Ville-Pays et le Tram 83 se confondent et, pour conserver sa puissance, tous les moyens sont bons face à l'avidité mondialisée des investisseurs, aventuriers ou riches touristes venus du monde entier participer au banquet minier réel et fantasmé. Requiem, qui avec la complicité d'une fille s'adonne au chantage en utilisant des photos compromettantes, s'avère un redoutable adversaire...

Après une succession d'épisodes picaresques dans le huis clos du Tram 83, le roman se termine sur l'accueil triomphant fait à l'écrivain qui, avec sa pièce de théâtre miroir du lieu outrancier et fangeux, a rencontré un vrai succès à l'étranger.

C'est à une vision d'enfer luxuriant à la Jérôme Bosch que l'auteur nous confronte ici : ce Tram 83 est  monstrueux, grouillant, impitoyable, plein de stupre et de turpitude, corrompu, endiablé, tonitruant et toujours près à basculer dans la folie.  Un lieu de fric, d'alcool, de sexe et de drogue où le pire se joue en permanence et à huis clos, un espace de plaisirs éclaté en mille morceaux mais néanmoins régi par une logique interne à peine perceptible en filigrane.

Fiston Mwanza Mujila, lui-même natif de Lubumbashi (capitale du cuivre au Katanga), nourrit son récit d'éléments empruntés à sa région, travestissant l'histoire de l’État indépendant de Moïse Tschombé (1960-1962), y projetant la ruée vers les ressources minières observée depuis 1996 dans la province voisine du Kivu. Mais c'est ici toute l'Afrique, son énergie, son instabilité politique, ses blessures coloniales, la misère et l'exploitation de ses populations, les dérives du capitalisme et de la mondialisation, que l'auteur met en situation, dans ce Congo réinventé avec ce Tram 83 hanté par une faune désespérée en « quête d’un bonheur bon marché ».

L'auteur, avec l'improbable duo auquel il confie son récit, crée une perturbation supplémentaire. A priori  tout semble opposer Requiem et Lucien au point que l'ancienne complicité censée les avoir réunis à nouveau semble contre nature. Et pourtant un point fondamental fait lien : que ce soit le capitaliste opportuniste et outrancier à la morale douteuse et à l’appétit démesuré pour le fric ou l'idéaliste insensible à tout ce qui n'est pas écriture qui, convaincu de son talent et intransigeant quant à son art, se tient à distance, chacun  affirme ses choix et sa vision du monde avec une force, une radicalité, une intolérance et une obstination absolument identiques, sans jamais se remettre en cause. Aucun des deux héros n'est ici vraiment positif car face à l'individualisme triomphant qu'ils incarnent, face à tant de certitudes, d'ambition et de détermination chez les hommes, comment espérer un jour faire taire le bruit des armes, bannir l'asservissement des faibles par les puissants, trouver le terreau favorable à l'éclosion d'une société respectueuse de chacun, réconciliée et porteuse de  félicité ? Comment construire pour les terres dévastées d'Afrique un avenir plus clément, semble derrière sa fable demander l'auteur.

Et si « L'écriture est une façon de dire le monde » avec « plusieurs sens, plusieurs messages » comme le livre l'auteur lors d'une interview au ''Point Afrique'', comment entendre qu' « écrire quand on a faim, n'a pas de sens » comme le disent à Lucien ceux du Tram ?
Faut-il y voir le probable questionnement intime de l'auteur sur la place de l'écrivain dans une société sans repère, de la circulation, la réception possible et l'importance de la littérature, face à la lutte d'une population pour sa simple survie ?

En tout état de cause, Fiston Mwanza Mujila fait ici vraiment acte de littérature avec une maîtrise assurée de la forme comme du fond.
Pour donner chair aux désordres de la Ville-Pays, du Tram et des individus qui y sont rassemblés, le choix d'une construction non linéaire avec trente-trois chapitres courts où s’entremêlent des phrases lapidaires et d'autres démesurées, où les références artistiques (musicales, cinématographiques, littéraires ou picturales) universelles et intemporelles chevauchent les descriptions les plus triviales, s'avère extrêmement efficace pour déstabiliser le lecteur et l'immerger dans le chaos, dans cet « effroyable magma sans espace et sans durée autre que celle de la nuit en cours ».
L'écriture colorée, nerveuse et crue, est, quant à elle, en adéquation parfaite avec l'atmosphère et la nature âpre, vulgaire et sulfureuse du lieu et des événements. Son tempo, sa densité et le recours subtil à des effets stylistiques comme l'utilisation de divers leitmotivs, les énumérations délirantes, l'utilisation de représentations humoristiques et décalées, sont propres à  incarner l'absurdité et la violence exprimée ou sous-jacente du contexte mais aussi sa complexité, à donner voix au désespoir d'un peuple condamné à l'urgence de vivre au présent faute d'avenir, à renforcer la puissance du récit.

C'est donc un premier roman original et ambitieux, provocateur, baroque et flamboyant, entre rire et tragédie, complexe parfois, qui s'apparente par sa forme à une toile, un concert de jazz ou au tableau édifiant d'une tragédie antique, que nous offre cet écrivain francophone rodé aux nouvelles, au théâtre et à la poésie.
Un livre surprenant et profond à découvrir, assurément.

Dominique Baillon-Lalande 
(12/11/14)    


En complément, je vous recommande la lecture de la très belle critique de ce roman par Julien Delmaire (écrivain par ailleurs déjà chroniqué sur Encres vagabondes pour Georgia).
Extrait :
« Avec l’ironie décapante  Mwanza Mujila passe en revue les crimes d’état, les compromissions occidentales, la misère endémique des peuples. Poèmes, bouts de chanson, dialogues théâtraux, l’écrivain se joue des genres, fait feu de tout bois pour embraser la page. Ce roman peut dérouter, qui semble ne tenir que par le mortier du style et ne pas se soucier de la linéarité narrative, mais la langue française qu’enchante le jeune romancier est un gisement aux mille trouvailles, une langue riche, provocante, rythmée. Fiston Mwanza Mujila est un expressionniste qui tente avec les mots ce que Jean-Michel Basquiat a accompli avec les pigments : une œuvre baroque, politique, battue en brèche par la folie. »
(Blog de Julien Delmaire : http://culturebox.francetvinfo.fr/nous-laminaires/).



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Lectures









Métailié

(Août 2014)
208 pages 16




Livre de Poche

(Mars 2016)
264 pages 7,30











Photo   Philippe Matsas
Fiston Mwanza Mujila,
né en 1981 en République démocratique du Congo, a écrit des recueils de poèmes, des nouvelles et des pièces de théâtre. Tram 83 est son
premier roman.