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Ingrid NAOUR

Les trous de conjugaison


Voilà un roman revigorant par le ton comme pour le fond. La narratrice n’a pas sa langue dans sa poche et, au fil des ans, n’a pas perdu sa faculté d’indignation et de révolte. Ni son sens de l’amitié et de la fête. Ce livre entre pleinement dans le registre que Jean-Michel Ribes appelle « le rire de résistance ».

Trinité Bréti habite dans le Nord, à Séclin où elle a travaillé plus de trente ans dans une chocolaterie. Veuve, sans enfant, son existence pourrait sembler morne si elle n’avait en elle cette force de vie et de rébellion qui alimente son énergie et lui a permis de constituer autour d’elle un réseau solide avec, surtout, ses deux grandes amies, Berthe et Simone, toujours prêtes pour boire un coup, faire la fête ou participer à une manifestation.

Mais, dès les premières pages du roman, Trinité est confrontée à une décision difficile : elle va quitter Séclin et ses amies. En effet, elle vient d’hériter d’une petite maison en Normandie qui lui permettra de ne plus avoir de loyer à payer. Pascal, le petit-fils de Berthe, se charge du déménagement avec un de ses copains, Petit Quinquin, qui restera quelques jours sur place pour assurer les travaux de peinture et d’électricité dont la maison a bien besoin.

Trinité découvre son nouveau village. « Je ne croise pas âme qui vive dans les rues de Ménilles. Sur toutes les portes des pavillons, il est affiché : "Attention, chien méchant". Parfois, aboiements et grognements saluent mon passage sans que les clébards daignent pour autant venir me renifler. J'ignorais que j'avais emménagé dans un patelin canin. Rien, pourtant, ne laisse penser à une quelconque insécurité. C'est partout pareil. Cette gangrène est d'abord dans la tête des gens. Un jour, certains finiront par porter plainte à la gendarmerie contre l'ombre portée qui les suit. »

Pourtant sur une maison, l’inscription est moins agressive : "Attention, chien en psychanalyse." Le couple qui habite là se révèle plein d’humour et ce sont les premières rencontres sympathiques de Trinité à Ménilles. « Qui a dit qu’il n’y a rien de plus merveilleux que de se faire un copain d’enfance en quelques minutes ? »

D’autres amitiés vont se nouer grâce à la musique, notamment, et au plaisir de reprendre en chœur les chants révolutionnaires et les airs populaires le dimanche sur la place du marché.  Et puis grâce à son goût pour la lecture et l’écriture. « Les mots, ce sont mes gourmandises. Ils sont gratuits, n’appartiennent à personne. Ces friandises-là ne donnent pas le diabète. » « Le vocabulaire, on me l'a pas donné. Je l'ai volé dans les livres. Pendant des années, je me suis baladée avec un Petit Larousse dans un sac. Dès que j'entendais un mot inconnu, je me précipitais entre les pages. J'ai souvent galéré avec l'orthographe. Après, j'ai suivi des cours au syndicat. J'aimerais bien transmettre aujourd'hui ce que je sais. » On lui conseille une association à Louviers où elle va pouvoir se rendre utile et nouer de nouveaux contacts.

Voilà comment petit à petit se constitue le réseau de Trinité que viendront renforcer une rhumatologue (qui lui parlera des trous de conjugaison) et un kinésithérapeute hypocondriaque nommé  Le Toqué.

Trinité n’oubliera pas Berthe et Simone et quand tout le monde se réunit, ça fait une sacrée fiesta !

Ingrid Naour réussit là un roman plein d’énergie et d’espoir, qui rompt avec la morosité, le conformisme ou le défaitisme, rappelle que l’union fait la force et qu’il se trouvera toujours des mains et des voix pour reprendre les drapeaux, les chants et les mots d’ordre de la Commune, de 1936 ou de Mai 68. C’est un roman joyeux et mobilisateur : chantez, dansez, buvez un coup, mais surtout ne renoncez jamais à votre indignation !

Serge Cabrol 
(03/09/15)    



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Cherche-Midi

(Septembre 2015)
112 pages - 11,80








Ingrid Naour
a déjà publié plusieurs romans parmi lesquels
Les lèvres mortes,
Un fils dans la tête et
Le Bar des menteurs.